Sélectionner une page

Les esclaves – Maurice Magre

Les esclaves – Maurice Magre

Je les voyais marcher, enchaînés, deux par deux,
S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces.
Alors, un cavalier courait à côté d’eux
Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.

Ils étaient las, pelés, exsangues et spectraux.
Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables.
Comme un long bêlement humain et lamentable,
Une plainte montait de ce triste troupeau.

Les enfants suspendus aux mamelles taries
De leurs mères, tombaient au milieu des cailloux
Et les gardiens, riant de leur propre furie,
Les traversaient avec leur lance d’un seul coup.

Et quand le lieu devint comme un chaos de laves
Et de rocs, où croissaient quelques palmiers roussis,
L’homme au turban rayé, le conducteur d’esclaves
Arrêta le cortège et cria: «C’est ici.

«Vous ne sortirez plus de cet enfer calcaire.
Le ciel vous roulera ses simouns sablonneux.
Vous n’aurez pour boisson que les sucs de la pierre,
D’implacables soleils vous brûleront les yeux.

«Vous vous dessécherez comme des chrysalides.
L’éternel manque d’eau vous plissera le corps.
Vous ne verrez passer dans les azurs torrides
Que les corbeaux venant pour dévorer les morts.

«Nous placerons sur vos échines excédées
Des fardeaux écrasants, des blocs cyclopéens.
Et vos filles seront devant vous possédées,
Serviront de jouet lubrique à vos gardiens.»

Et moi sur la hauteur d’où je voyais la scène
Je criai: «Vous seriez, esclaves, les vainqueurs.
Que ne lapidez-vous ces tourmenteurs obscènes?
Faites-leur expier votre sang et vos pleurs.»

Et le maître éclata de rire. Les esclaves
A quatre pattes accouraient baiser ses pieds.
Et lui négligemment parmi ces faces hâves
Promenait comme un soc ses éperons d’acier.

Et le vent, agitant les palmiers squelettiques,
Soulevait par moments son burnous de couleur,
Le faisait ressembler sur le soir désertique
A quelque grand oiseau de proie et de malheur.

Archives par mois