Lazzara – Victor Hugo
Comme elle court ! voyez ! — Par les poudreux sentiers,
Par les gazons tout pleins de touffes d’églantiers,
Par les chemins perdus, par les chemins frayés,
Par les monts, par les bois, par les plaines, voyez
Elle est grande, elle est svelte, et quand, d’un pas joyeux,
Sa corbeille de fleurs sur la tête, à nos yeux
À voir sur son beau front s’arrondir ses bras blancs,
On croirait voir de loin, dans nos temples croulants,
Elle est jeune et rieuse, et chante sa chanson.
Et, pieds nus, près du lac, de buisson en buisson,
Elle lève sa robe et passe les ruisseaux.
Elle va, court, s’arrête, et vole, et les oiseaux
Quand, le soir, pour la danse on va se réunir,
À l’heure où l’on entend lentement revenir
Sans chercher quels atours à ses traits conviendront,
Elle arrive, et la fleur qu’elle attache à son front
Certes, le vieux Omer, pacha de Négrepont,
Pour elle eût tout donné, vaisseaux à triple pont,
Harnois de ses chevaux, toisons de ses brebis,
Et son rouge turban de soie, et ses habits
Et ses lourds pistolets, ses tromblons évasés,
Et leurs pommeaux d’argent par sa main rude usés,
Et son courbe damas, et, don plus riche encor,
La grande peau de tigre où pend son carquois d’or,
Il eût donné sa housse et son large étrier ;
Donné tous ses trésors avec le trésorier ;
Donné ses chiens de chasse aux colliers de vermeil ;
Donné ses albanais, brûlés par le soleil,
Il eût donné les francs, les juifs et leur rabbin ;
Son kiosque rouge et vert, et ses salles de bain
Sa haute citadelle aux créneaux anguleux ;
Et sa maison d’été qui se mire aux flots bleus
Tout ! jusqu’au cheval blanc, qu’il élève au sérail,
Dont la sueur à flots argente le poitrail ;
Jusqu’à cette espagnole, envoi du dey d’Alger,
Qui soulève, en dansant son fandango léger,
Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir
Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir ;
Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,
Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis