
L’agneau désespéré – Maurice Magre

L’agneau sur le rocher semblait un bloc de laine.
A côté les torrents descendaient vers les plaines
Et les forêts roulaient leurs vagues vers les monts.
Et je vis l’hippogriffe à tête de lion
Qui bondissait dans la lumière violette…
Et l’agneau se dressa, divin, devant la bête,
Il la prit par les reins, la tordit puissamment,
Puis, ayant labouré sa gorge avec ses dents,
Malgré la gueule en flamme et le dard de la queue,
Au loin la projeta dans un lac dont l’eau bleue
Éclaboussa d’azur les couloirs de rochers.
Mais quand l’agneau neigeux voulut se recoucher
Il tachait les cailloux de sa laine sanglante.
Il courut vainement parmi les jeunes plantes,
Les traces ne faisaient que s’étendre, le sang
Était sur lui plus clair et plus éblouissant.
Et dans le soir qui devenait couleur de soufre,
Je vis sur l’horizon, courant au bord des gouffres,
Franchissant les lacs morts et les puits de granit
Comme pour se baigner aux ondes de la nuit,
L’agneau rouge, l’agneau dément, l’agneau de flamme,
L’agneau désespéré par le sang, ô mon âme!























