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La suie de la vérité – Maurice Magre

La suie de la vérité – Maurice Magre

L’homme qui aime la vérité, sous sa chevelure plate et sa robe de lin
gris, s’est avancé vers moi dans le vestibule de ma maison et derrière
lui se tenait la jeune fille qui sourit toujours avec douceur. L’homme
était rayonnant de vertu et la jeune fille d’innocence.

Et l’homme dit mille paroles sur tous les sujets, avec une voix basse et
émue et dans ses discours revenait sans cesse la grande affection qu’il
avait pour moi. Et même il prit ma main et il la serra tendrement.
«Étendez-vous sur les coussins, ai-je dit. Vous boirez du vin de
Chiraz.» Le visage de la jeune fille était comme une lune de lait frais.

Et l’homme qui aime la vérité et qui regarde obliquement, eut soudain un
élan si amical qu’il faillit me prendre dans ses bras. «Il faut que vous
le sachiez à la fin. Il s’agit de la femme que vous aimez. Elle n’est
pas digne de cet amour.» Et il me dit toutes les choses auxquelles on
pense quand on n’a pas bu le vin de Chiraz qui fait oublier. Le visage
de la jeune fille était si pur que je craignais qu’il ne s’envolât comme
un oiseau rond.

Et comme on apportait le vin de Chiraz, je me levai, j’allai chercher un
peu de fiel et je le répandis au fond des coupes avant de les offrir. Et
l’homme sincère dit après avoir bu: «Sans doute un scorpion était
endormi au fond de l’outre quand on y a versé ce vin pour le transporter
dans l’Inde, car le goût en est bien amer…» J’ai répondu: «Ne faut-il
pas rendre à chacun ce qu’il vous donna.» Sur la virginale lune laiteuse
l’amertume mettait une grimace.

Et lorsque je fus tout seul, je perçus une amertume plus amère entre mes
dents. Les sandales des visiteurs avaient souillé les tapis en peau de
chamois blanc, l’haleine de l’homme en s’échappant avait couvert le
miroir d’une vapeur, la rose du vase s’était contractée, l’eau où elle
baignait était trouble, les vraies étoiles aux fenêtres s’étaient
éteintes au passage de la vertueuse lune innocente et sur la peinture
des beaux souvenirs il y avait la suie de la vérité.

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