
La descente au paradis – Maurice Magre

Le lac miraculeux brillait dans les couloirs
De galets bleus et de rochers météoriques.
Des monts de fin du monde au loin fermaient le soir
Et je suis descendu dans l’abîme conique.
Des gerbes de mica jaillissaient par milliers,
Près de moi s’éployaient des arbres de porphyre,
Le soufre et le salpêtre humectaient l’escalier,
Je voyais aux parois des laves froides luire.
Et tout au fond du gouffre, au cœur des minéraux,
Parmi les champs de houille et les forêts de schiste,
Sous l’ardoise pareille à d’aveugles vitraux,
La porte d’or massif était splendide et triste.
Elle tourna pour moi silencieusement.
Je me remémorai le regard de ma mère.
Je vis les rochers noirs et leurs entassements
Et quittai le chaos fraternel de la terre.
–Que d’azur! j’en étais entièrement baigné.
C’était un printemps clair, éternel, immuable,
De parterres taillés, de sources ineffables
Et tout était choisi, sans défaut, ordonné.
Et les roses semblaient des citrouilles parfaites
Par la dimension et l’absence d’éclat
Et le parfum de ces énormes cassolettes
Était comme un parfum de tisane et d’orgeat.
Les bienheureux marchaient en mornes théories,
La vierge sans désir baissant encor les yeux,
L’épouse vertueuse avec sa peau jaunie
Et l’enfant nouveau-né dont le corps est glaireux.
Et je pus contempler leur laideur étonnante.
Ils n’étaient éclairés par aucun sentiment.
Quelques femmes montraient des poitrines pendantes.
Les groupes se croisaient géométriquement.
Ils goûtaient, sans regret des choses de la vie,
Avec affection et se tenant les mains,
Aux bords des purs ruisseaux et des calmes prairies
Les plaisirs innocents et les bonheurs divins.
«Quoi, pas même une femme et pas même une vierge,
Ai-je dit, qui malgré les azurs bleus trop clairs,
Parmi ces corps pétris dans la pâte des cierges
Ne sente le plaisir lui tourmenter la chair.
«Pas même un chérubin, qui par sa grâce double,
Son torse féminin, ses hanches d’Adonis,
Rappelle le péché délectable et son trouble
Et ses remords autant que l’amour infinis.
«N’est-il pas quelque coin où des fleurs en désordre
Sont rougeâtres avec d’émeraudes lueurs,
Ou des femmes aux bras mêlés jouent à se mordre,
Tordant avec orgueil leur corps plein d’impudeur?»
Alors je me souvins des mortes admirables,
Et des chers compagnons que j’avais tant pleurés,
C’étaient des désireux et des insatiables,
Au cœur toujours ouvert et toujours déchiré.
Et je les vis… Leurs yeux, leur forme et leur image,
Mais ils avaient perdu ta lampe, ô souvenir!
Une béatitude emplissait leur visage,
C’était là la splendeur peut-être de mourir.
Mais ils étaient pour moi plus morts que les cadavres
Que l’on voit dans les lits, déjà décomposés.
De leur morne bonheur ils étaient les esclaves,
Ils ne possédaient plus le secret du baiser.
Ils avaient oublié l’amère connaissance.
Ils n’avaient plus au front le sceau de la douleur,
Ils n’avaient plus au cœur le mal de l’espérance,
Jamais plus de leurs yeux ne couleraient des pleurs.
Et j’ai fui vers la porte ouverte sur le gouffre
Vers l’obscur escalier où le salpêtre luit,
Et j’ai baisé l’ardoise et caressé le soufre
Et joui des clartés qui tombaient de la nuit.
Et j’ai crié: «Seigneur, ton amour est sans charme!
La souffrance est trop belle, on ne peut l’oublier.
Si la vertu de Dieu ne peut verser des larmes,
Je préfère le mal qui connaît la pitié.
«Je crache sur tes lis et vomis sur tes palmes.
Ta clarté n’est pas faite avec du vrai soleil.
A tes rêves trop bleus dans les jardins trop calmes
Je préfère le cauchemar de mes sommeils.
«Je préfère la chambre étroite où je me couche
Avec le linge impur et les bouquets flétris,
La triste odeur des corps, le goût humain des bouches,
Mon paradis mauvais plein d’ombres et de cris.
«Je préfère la femme au regard immodeste,
Les peines de mes soirs, le plaisir déchirant,
Le fumier familier où croît l’arbre terrestre
Et le vice fécond qui m’a fait le cœur grand.»
TABLE
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LE JARDIN MAUDIT 1
ÉPIGRAPHE 7























