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La Chanson du Sang – Jean Richepin

La Chanson du Sang – Jean Richepin

Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres
De cette ardente soif que l’ivresse des livres
Ne saurait étancher aux flots de son vin noir.
J’en ai bu comme si j’étais un entonnoir,
De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable ;
J’en ai bu jusqu’à choir lourdement sous la table,
A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.
Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau
L’inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.
Peut-être, ô Solitude, es-tu la source fraîche
Qu’on trouve au fond des bois et que je cherche en vain.
Vive ta belle eau claire, après ce mauvais vin !
De tous les livres bus je laverai mes lèvres ;
Oubliant les rancœurs, les regrets et les fièvres
Que laisse leur orgueil après qu’on l’a cuvé,
Je vomirai tout mon savoir sur le pavé ;
Moi, le roi, je serai mon propre régicide ;
Et je renaîtrai simple, ignorant et lucide,
Tel qu’un petit enfant dont les yeux sans couleur
S’ouvrent à la clarté du jour comme une fleur.
Ainsi que toi, regard d’enfant, qui te promènes
Dans les étonnements des vierges phénomènes,
Mon regard curieux et ravi va marcher
Dans une forêt neuve, où, comme un jeune archer,
Il criblera de traits tout ce qui fuit et passe.
Mais tandis que tu fais la chasse dans l’espace,
Mon regard va descendre en moi-même, chassant
Au plus profond de moi, dans ma chair, dans mon sang
Car j’offre à mon esprit, pour qu’il s’y désaltère,
La méditation de mon moi solitaire

*

C’est fait. J’ai mis au cercueil
Mon savoir et mon orgueil.
Au lieu de leurs rumeurs vaines,
J’entends, comme un enfaneon,
L’obscure et rouge chanson
Qui bourdonne dans mes veines.

Dans ces canaux azurés,
Qu’est-ce que vous murmurez,
Globules plein de mystères,
Infatigués pèlerins
Errant par les souterrains
Ténébreux de mes artères ?

Que de clameurs à la fois !
Ce sont les milliers de voix
Qu’eurent mes milliers d’ancêtres,
Les cris de guerre et d’amour
Qu’ils ont poussés tour à tour
Dans la bataille des êtres.

Chaque atome a ramassé
Un souvenir du passé
Qu’il roule à travers les âges,
Et ces échos clandestins
Résonnent dans nos destins
Qu’ils règlent de leurs présages.
Ainsi, tristes ou joyeux,
Revivent tous mes aïeux.
Le temps a perdu leur trace ;
Mais dans mon cœur je les sens.
O morts toujours renaissants !
Suis-je moi ? Suis-je une race ?

Dans ce tumulte confus
Qui dira ce que je fus ?
Un cri sort de chaque goutte.
Tous ces cris font-ils ma voix ?
Roule, mon sang ! Je te vois.
Chante, chanson ! Je t’écoute.

*

Et comme j’attendais, extatique, anxieux,
Tendant l’oreille au bruit, tenant fixes mes yeux,
Ainsi que dans la nuit rêvent les somnambules.
J’entendis peu à peu tous les rouges globules
Rapprocher le fracas de leurs lointains accords,
Puis leur voix devenir plus claire et prendre corps,

Puis leur tumulte sourd se fondre en harmonies
Où je pus distinguer des paroles unies ;
Et, tandis qu’à mon pouls plus vif roulait mon sang.
Je notai ces chansons qu’il chantait en passant.

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