
La belle mal-heureuse – Tristan L’Hermite

CHARMANTE & celeste Beauté,
Que vostre estat est déplorable,
Par quelle estrange cruauté
Viuez vous ainsi miserable ?
Las ! ie me plains de vos douleurs,
Et pleure de vos pleurs.
Vous dévriez rauir mille Amants,
Auoir à souhait toutes choses,
Briller d’Or & de Diamants,
Ne marcher que dessus des roses,
Et gouster selon vos desirs
Mille amoureux plaisirs.
Cependant vn mary ialoux,
Qui de vostre bonté se iouë,
Ne faict non plus d’estat de vous
Que de quelque masse de bouë ;
Luy de qui l’esprit & le corps
Ont de mauuais ressorts.
Sans qu’il ose vous outrager,
Qu’il vous veille & qu’il vous soupçonne
Il peut assez vous affliger
Par les deffauts de sa personne,
Auprés d’vne ieune Beauté
C’est vn mort infecté.
Il n’a rien de vif que la voix
Qu’il n’applique qu’à vous déplaire :
Voyez vn peu quel mauuais choix
On vous a conseillé de faire.
Vostre sort eust esté plus beau
D’espouser le Tombeau.
Sans obseruer son entretien :
Vous pensiez estre assez heureuse
Prenant vn homme auec du bien,
Et lors vous rendit amoureuse,
L’or plus faict pour nous esbloüir
Que pour nous resioüir.
Le bien n’est qu’vn sujet d’ennuy
Pour les ames qui sont auares,
Les Dragons außi bien que luy
Possedent des Thresors bien rares,
Comme luy viuans sans raison,
Et souflans du poison.
De moy ie ne le puis celer,
Soupirant soubs sa tyrannie,
Vous ne sçauriez vous consoler
De sa fascheuse compagnie,
Qu’en prenant vn Amant discret,
Qui soit sage & secret.






















