
Introduction – Rainer Maria Rilke

Combien toujours me touchent
les vieux airs de Bohême.
Dans mon cœur ils insinuent
leur tristesse et le font lourd.
Lorsqu’un enfant quelque part
en sarclant fredonne,
sa chanson me poursuit
jusqu’en songe, la nuit.
de légères gondoles, comme de noires pensées,
glissent dans le soir.
muet étonnement
éveille tous les anges d’airain.
Regarder loin dans les pays
Jusqu’aux confins du ciel…
Telle est la nostalgie : habiter sur les vagues
et ne jamais avoir d’asile dans le temps.
Et tels sont les désirs : dialogue à voix basse
de l’heure quotidienne avec l’éternité.
Telle est la vie. Jusqu’au jour où, d’hier,
s’élève la plus seule entre toutes ces heures
et, souriant autrement que ses sœurs,
se taise, offerte à l’éternel.
Toutes les choses auxquelles je me donne,
s’enrichissent et me dépensent…
De nouveau bruit plus fort ma vie profonde
comme roulant dans un lit élargi.
Proches de plus en plus me deviennent les choses,
et les images, toujours plus vues.
De l’ineffable je me sens plus familier ;
mes sens, tels des oiseaux autour d’un chêne,
se perdent dans le ciel agité par le vent,
ou, portés par les poissons, plongent
dans le jour brisé des étangs.
Nulle part, bien-aimée, il n’y a de monde qu’en nous…
Est-il d’ici ? Non, des deux
empires naquit sa vaste nature…
Mes nuits, mes jours, vous avez tant porté ;
vos branches, toutes, ont gardé le geste
du long labeur dont vous sortez…
Certains étés il y a tant de fruits
que les paysans ne daignent plus les prendre.
Ai-je, moi, ô vous, mes jours, mes nuits,
sans récolter, laissé passer aux cendres
les lentes flammes de vos beaux produits ?
Ah ! plus de fruits ! Mais une fois dernière
s’épanouir en vaine floraison,
sans réfléchir, sans compter, comme font
inutilement les forces millénaires !
Car, parmi les hivers il en est un si long
qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout.
Sans doute est-il étrange de n’habiter plus la terre,
de n’exercer plus des usages à peine appris,
aux roses et à d’autres choses précisément prometteuses
de n’accorder plus le sens de l’humain avenir ;
ce qu’on était, entre des mains infiniment peureuses,
de ne l’être plus, et même de laisser
notre propre nom, ainsi qu’un jouet brisé.
Étrange, de ne pas désirer plus avant nos désirs,
étrange, que dans l’espace, tout ce qui correspondit
si lâchement voltige. La mort est dure, oui,
et que n’y faut-il rattraper, avant
que l’on n’y sente un peu d’éternité. Mais les vivants
font tous l’erreur de distinguer trop bien.
Les anges (dit-on), eux, ne savent souvent point
s’ils vont parmi des vivants ou des morts. Le courant éternel
emporte tous les âges par les deux empires,
et, là comme ici, sa rumeur les couvre…
Cependant que son verbe surmontait l’ici-bas,
Il était déjà là où nous ne suivions point !
La grille de la lyre n’entravait pas ses mains.
Et c’était obéir pour lui que transgresser…























