Sélectionner une page

Introduction – Charles-Théophile Féret

Introduction – Charles-Théophile Féret

Quoique l’on me puisse dire
De mon Heure du Berger,
Je n’ai fait que la décrire.
Je n’ai fait que la songer :
Dedans l’Amoureuse Histoire,
Le plaisir plus que la gloire
Flatte mon âme en ce jour ;
Et je bénirois ma ruse
Si j’avois trouvé chez l’Amour
Ce que j’ay trouvé chez la Muse.
Quand vous verrez un homme avecque gravité,
En chapeau de clabaud promener la savate,
Et le col estranglé d’une sale cravate,
Marcher arrogamment dessus la chrestienté,

Barbu comme un sauvage, et jusqu’au cul crotté,
D’un haut-de-chausses noir, sans ceinture et sans patte,
Et de quelques lambeaux d’une vieille buratte
En tout temps constamment couvrir sa nudité,

Envisager chacun d’un œil hagard et louche,
Et machant dans ses dents quelque terme farouche,
Se ronger jusqu’au sang la corne de ses doigts,

Quand, dis-je, avec ces traits vous trouverez un homme,
Dites assurément : C’est un poète françois !
Si quelqu’un vous dément, je l’irai dire à Rome.
Toy, dont tout le malheur causa toute la gloire,
Qui t’immortalisas en t’osant rebeller,
Ville, qui ne pouvois pas mieux te signaler
Qu’en rendant les Vainqueurs fâchés de leur Victoire :

Rochelle, quand je lis ton siège dans l’histoire,
Dieu ! que ta catastrophe ayde à me consoler,
Et que dedans l’estat où l’on me voit aller,
Ma disgrâce m’est douce, et charme ma mémoire !

Tais-toy donc, désespoir, je ne t’écoute plus ;
Tous tes tristes conseils sont vains et superflus ;
Cesse d’entretenir mon âme désolée.

Si le plus juste Roy qui fut jamais ici
T’a sans nécessité jadis démantelée,
Un gueux me pouvoit bien démanteler aussi.

Ah ! le vent ! Maudit soit le vent des mers sauvages
Égaré sur mon toit… Ah ! pourquoi sur le mien ?
Dans ce Paris dévot, fief du Roi très chrétien,
Ce soir de si beau rêve et de si beaux nuages.

Que n’allais-tu briser l’innocence des chênes,
Dieu qui gronde ? Irriter sous les ronces le cou
Des vipères ? Emplir de faim rauque le loup ?
Sur le sable effacer les pistes de la haine ?

Le lointain bouclier d’une vitre éclatante
Renvoyait au soleil ses feux roses et pers.
J’attendais une femme, et j’écrivais des vers.
L’heure sonna, ma main s’énervait de l’attente.

La femme ne vint pas. Pour un ruban peut être ?
Un autre amant ?… Ah ! fausse, il fallait accourir,
Être très belle pour me faire mieux souffrir,
Crier ta trahison… j’eusse clos la fenêtre.

Je passais le joujou des rimes à la ponce.
Sur ma table, la brise agrippe des papiers.
Dans la rue, un abbé les ramasse à ses pieds,
Les parcourt, marque ma fenêtre, et me dénonce.

J’étais perdu. J’avais écrit pour des libraires,
Cette espèce qui nous déshonore à bas prix.
Messieurs de la Grand’Chambre, au vu des manuscrits,
Pour lèse-majesté divine m’adjournèrent.

Et je fus convaincu par arrêt, sur la plainte
Du Procureur, après qu’ils m’eurent bien tordu !
D’avoir plongé honteusement au vase indu,
Morgué l’honneur de Dieu, de l’Église, et des Saintes ;

Très méchamment blessé par malice aggravante
Le sein sans tache où le Corps-Dieu prit son berceau,
« En l’infâme Sonnet, cy placé sous le sceau,
« Qui fut dans le ressort de la cour mis en vente. »

Quand les gitons royaux, que Gomorrhe consume,
N’ont à craindre de la Cabale des Dévots
Que sourires pincés et Lœtificat vos !
Il ne faut pas moins d’un bucher contre une plume.

On m’extrait des prisons, puante fosse. Au porche
De Notre-Dame on me conduit en tombereau.
— « Poésie, allons, gueuse ! À genoux ! » Le bourreau
Me met au col la corde, au poing l’ardente torche.

Et, mitré, je demande en chemise soufrée
Pardon à Dieu, pardon au Roi. — Quelle oraison
Pour être à vingt-trois ans ma dernière chanson !
Un sot abbé me prèche en style de l’Astrée.

Puis je vais vers la Grève, encadré d’arquebuses.
On me tranche le poing, et mes vers sont brûlés.
Mais j’ai la grâce, avant d’être ars, d’être étranglé,
Par grand faveur d’un Président ami des Muses.

Me le devait-il pas, étant bibliophile,
Friand de livres qui courent sous le manteau ?
Les miens saisis, il eut mon Ronsard in-4,
L’Espadon satirique, et mon cher Théophile,

Trésors qu’en maroquin il compte bien défendre.
Il part, tâtant un livre obscène en ses houseaux,
Cependant que le vent se lève sur mes os,
Reconnait sa victime, et disperse mes cendres.
Amis, on a brûlé le malheureux Chausson,
Ce coquin si fameux, à la tête frisée ;
Sa vertu par sa mort s’est immortalisée :
Jamais on n’expira de plus noble façon.

Il chanta d’un air gai la lugubre chanson,
Et vestit sans pâlir la chemise empesée,
Et du bucher ardent de la pile embrasée,
Il regarda la mort sans crainte et sans frisson.

En vain son confesseur lui prêchait dans la flamme,
Le crucifix en main, de songer à son âme :
Couché sous le poteau, quand le feu l’eut vaincu,

L’infâme vers le ciel tourna sa tête immonde ;
Et pour mourir enfin comme il avoit vécu,
Il montra, le vilain, son c… à tout le monde.

Archives par mois