
Charles Guérin — Trente-quatre ans, et la foi qu’il ne retrouvait pas

1873 — 1907
Il est si tard, il fait, cette nuit de novembre,
Si triste dans mon cœur et si froid dans la chambre
Où je marche d’un pas âpre, le front baissé,
Il est si tard
Une chambre froide, une nuit de novembre, un homme qui marche de long en large en retenant ses sanglots. Tout Charles Guérin est là — et il faut préciser tout de suite que ce n’est pas de la pose.
Il est mort à trente-quatre ans, d’une maladie longue, dans la maison lorraine où il avait grandi.
Le dernier romantique, ou le premier moderne
Il arrive après le symbolisme et il n’en veut pas. Sa langue est celle de Lamartine et de Vigny — l’alexandrin ample, la période, le vocabulaire noble — mais son sujet est celui de son temps : un homme qui a perdu la foi et qui n’arrive pas à s’en passer.
« Ah ! Seigneur, Dieu des cœurs robustes, répondez » : il interpelle un Dieu auquel il ne croit plus tout à fait, et il attend. C’est ce déséquilibre qui donne à ses poèmes leur tension.
Le cercle des amis
Ami de Francis Jammes, de Rilke qui l’a traduit en allemand, de Gide et de Mauriac qui lui a consacré un essai. Il fut estimé de tout ce qui comptait sans jamais être connu du public.
Mauriac a dit qu’il avait été « le poète de notre adolescence » — celui qu’on lit à vingt ans quand on cherche à quoi ressemble une inquiétude religieuse.
Le paysage lorrain
L’autre versant est calme et beaucoup moins tourmenté : « Je vais sur la pelouse humide de rosée », « Goûte, me dit le soir de juin, avec douceur », « Tu rangeais en chantant pour le repas du soir ».
Ce sont des scènes de province, des soirs de coteau, une femme qui met la table. Il y est meilleur que dans ses interpellations au ciel, et personne ne le lit plus.
Choix de textes
- Il est si tard, il fait, cette nuit de novembre — Une chambre froide, un homme qui marche. Ce n’est pas de la pose.
- Ah ! Seigneur, Dieu des cœurs robustes, répondez — Il interpelle un Dieu auquel il ne croit plus tout à fait, et il attend.
- Goûte, me dit le soir de juin, avec douceur — C’est le soir qui parle. Il est meilleur là que dans ses interpellations.
- Tu rangeais en chantant pour le repas du soir — Une femme met la table. Rien de plus, et cela suffit.
- Je vais sur la pelouse humide de rosée — Le versant calme, celui que personne ne lit plus.
- Ce soir sur le chemin sonore du coteau — La Lorraine de son enfance, où il est mort.
- Nuit d’ombre, nuit tragique, ô nuit désespérée — Trois adjectifs dans le premier vers : il n’économise rien.
- Un soir au temps du sombre équinoxe d’automne — L’alexandrin ample de Lamartine, au service d’un sujet de 1900.
- La pensée est une eau sans cesse jaillissante — Une définition posée d’entrée, et il la tient jusqu’au bout.
- Ô jeunesse, fervent et clair foyer d’amour — Écrit par un homme qui n’aura pas de vieillesse.
Pour le lire
Le Sang des crépuscules (1895) · Le Cœur solitaire (1898) · Le Semeur de cendres (1901) · L’Homme intérieur (1905).
Rilke l’a traduit en allemand ; Mauriac lui a consacré un essai et l’appelait « le poète de notre adolescence ».
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane






















