
À travers les fleurs des parterres – Louise Colet

À travers les fleurs des parterres,
Sous les arbres pleins de soleil,
De gais enfants, de jeunes mères
Passent le visage vermeil.
Le jour est chaud, c’est un dimanche,
On cause, on rit, on court aux jeux ;
Sous une colonnade blanche
On mange les sorbets neigeux.
Les hommes, en fumant à l’aise
De fins cigares havanais,
Boivent la bière hollandaise
Dans de grands verres en cornets.
Dans l’avenue aux longs ombrages,
En liberté sur leur perchoir,
Les perroquets aux vifs plumages
Jasent du matin jusqu’au soir.
Un rire d’enfant ou de femme
Annonce qu’avec leur naseau
Le grand phoque et l’hippopotame
Sur les passants font jaillir l’eau.
Un nègre, comme une panthère,
Bondit au dos d’un éléphant ;
Sur la bosse d’un dromadaire
Se huche un tout petit enfant.
Puis les girafes pacifiques
Passent balançant leurs longs cous ;
De leurs grands yeux mélancoliques
Plane le regard triste et doux.
Au loin mugit, race indomptée,
Le lion, prisonnier royal ;
L’hyène à la peau mouchetée,
Le tigre fauve et le chacal.
Plus près, la troupe bigarrée
Des jeunes singes gambadant
Attire la foule parée,
Qui va riant et regardant.
Dans l’allée où le monde afflue,
Je m’avance au bras du docteur ;
On m’examine, on le salue
D’un coup d’œil interrogateur.
« C’est une princesse en voyage ! »
Disent les promeneurs entre eux.
Au poëte en rendant hommage,
Ah ! qu’ils me flatteraient bien mieux !
Pauvres enfants, pour qui reste un sombre mystère
La beauté de la mer et celle du soleil,
Et qui, sur les hauteurs, n’ont jamais vu la terre
Sourire à son réveil ;
Pauvres enfants, privés d’admirer la nature,
Ses grâces, ses splendeurs, ses sublimes accords ;
Pour eux, l’intelligence est comme une torture
Infligée à leur corps !
Ils pensent… mais la nuit dérobe à leur pensée
Ce qu’ils voudraient aimer et ce qu’ils voudraient voir,
Et chaque but riant où leur âme est poussée
Se change en gouffre noir.
Ignorer les couleurs, les lignes, l’harmonie
D’un paysage en fleur et d’un visage humain ;
Ignorer le rayon des œuvres du génie
Que palpera leur main ;
Rêver que l’or est gris et que le marbre est terne ;
Que flamme et diamant ne sont qu’obscurité ;
Recouvrir tout éclat d’un linceul qui consterne
La vie et la beauté ;
Et quand ils aimeront, ne pas voir la figure
De l’être dont la voix les fera tressaillir…
Oh ! par tous ces tourments que leur pauvre âme endure,
Rien qu’en les regardant on se sent assaillir.
Mais d’un jour imprévu leur visage s’éclaire,
Dans un psaume leurs voix viennent de retentir ;
On dirait que leurs yeux s’ouvrent par la prière,
Tant ce qu’ils ne voient pas ils semblent le sentir !
Sur leur lèvre on dirait que c’est l’âme qui chante,
Chaque vibration évoque un sentiment :
Avril fleurit pour eux, et l’amour les enchante ;
Ils lisent dans le firmament.
Tous les rêves divins flottants dans la musique,
Visibles, ont passé dans leurs regards émus :
À leur sourire heureux, à leur pose extatique,
On dirait qu’ils ne souffrent plus.
Mais moi, pour qui leur chant est un naïf hommage.
Je pleure à les entendre et je souffre pour eux,
Et j’emporte en mon cœur l’ineffaçable image
De leur sort douloureux !























