
Comme un germe fatal par la vague apporté – Louis Bouilhet

Comme un germe fatal par la vague apporté,
Au bord des grandes eaux quand l’Homme fut jeté,
Il roula, vagissant, sur la plage inconnue.
La pluie aux flots glacés inondait sa peau nue…
… Il se traîna d’abord, sous les forêts désertes,
Dont les dômes flottaient comme des tentes vertes ;
Puis, quand la faim première aboya dans ses flancs.
De l’yeuse sauvage il secoua les glands ;
Arrachant aux bambous la liane en spirales,
Il serra sous ses pieds l’écorce des sandales ;
Et pour tout vêtement, sur son dos large et fort
Attacha des grands bœufs la peau fumante encor !
Il s’étendait, la nuit, sous les cavernes creuses.
Là, durant le frisson des heures ténébreuses,
Peuplant de son effroi l’immensité des Cieux,
Dans le bois et la pierre il se tailla des dieux…..
… Longtemps, pasteur nomade, il marcha par le monde,
Déployant au soleil sa maison vagabonde,
Tandis qu’à ses côtés les chameaux, à genoux,
Dans la citerne fraîche allongeaient leur col roux !
Lorsque la nuit bleuâtre avait tendu ses voiles,
Il suivait, par les Cieux, le troupeau des étoiles,
Et, dans sa langue étrange, aux sons rauques encor
Du nom de ses béliers nommait les astres d’or !
Parfois, au bruit lointain des ondes cadencées.
Sentant battre en son cœur l’aile de ses pensées,
Il allait éveillant, sous son souffle amoureux,
La musique endormie au fond des roseaux creux !
Il se penchait, parfois, sur la berge des rives.
Rayant le sable fin de lignes fugitives,
Et la vague, et les vents, emportaient par lambeaux
L’écriture mêlée aux traces des oiseaux.
Un jour, il s’arrêta, secouant sur le monde
La poudre et la sueur de sa course inféconde,
Et dans la liberté de son droit souverain.
Bâtit sa tente en marbre et ses dieux en airain !….
… La cité, fourmillante et de tumulte pleine.
Enferma dans son mur la montagne et la plaine ;
Comme un serpent captif, le fleuve aux mille bonds
Se tordit écumeux sous l’arche des grands ponts,
Et les larges vaisseaux, fendant les flots rebelles,
S’échappèrent du port en déployant leurs aîles !….
Il partit avec eux, par la brise emporté ;…
… Il entendit alors dans sa force superbe
Hennir les passions, comme un troupeau dans l’herbe…
Il aima les tambours, les clairons, les cymbales,
La bataille emportée au dos blanc des cavales,
L’assaut qui monte aux murs avec ses doigts sanglants,
Les peuples écrasés sous les palais croulants,
Et la mêlée ardente, aux étreintes si fortes
Que la terre oscilla sous le pied des cohortes….
… Le monde était vaincu, le Ciel restait encore…..
… Et, dressé sur le monde avec ses bras ouverts
L’arbre du grand supplice abrita l’univers…
… Il vient dans la lumière ! il vient dans l’harmonie !
À l’horizon lointain sa grande ombre a passé !
Et, le sentant venir, la terre rajeunie
Tremble comme la vierge au bruit du fiancé !…
… Salut ! être nouveau ! génie ! intelligence !
Forme supérieure, où le Dieu peut tenir !
Anneau mystérieux de cette chaîne immense
Qui va du monde antique aux siècles à venir.
À toi les grands secrets qui, dans l’ombre et le vide,
Échappaient comme un rêve, à l’Homme épouvanté…
… Ces débris ont vécu dans la lumière blonde.
Avant toi, sur la terre, ils ont marqué leurs pas.
Contemple avec effroi ce qui reste d’un monde,
Et d’un pied dédaigneux ne les repousse pas !
C’était le peuple ardent, la race échevelée
Qui lançait son désir à l’assaut de tes droits.
Pour atteindre d’avance à ta sphère étoilée,
Nos cœurs impatients brisaient nos corps étroits.
Nous les voulions aussi tes destins magnifiques !
Pour loger ton bonheur, ô frère glorieux,
Le penseur a bâti des cités pacifiques,
Le poëte a rêvé des îlots merveilleux.
Ils allaient réveillant les âmes assoupies,
Ils montraient de la main l’horizon souhaité.
Et sous le manteau d’or des saintes uopies,
Le monde à son déclin couvrait sa nudité !
Ils ont bu la ciguë et vidé les calices,
Sur le gibet infâme on a cloué leurs chairs ;
Mais ils te souriaient au railie’i des supplices,
Et sont morts l’œil fixé sur ton calme univers.
Ne les méprise pas ! Les destins inflexibles
Ont posé la limite à tes pas mesurés :
Vers le rayonnement des choses impossibles
Tu tendras, comme nous, des bras désespérés…
… Tu n’es pas le dernier ! d’autres viennent encore
Qui te succéderont dans l’immense Avenir !
Toujours, sur les tombeaux, se lèvera l’aurore,
Jusqu’au temps inconnu qui ne doit point finir.
Et quand tu tomberas sous le poids des années,
L’être renouvelé par l’implacable loi.
Prêt à partir lui-même au vent des destinées,.
Se dressera plus fort et plus brillant que toi !
Toute forme s’en va, rien ne périt, les choses
Sont comme un sable mou, sous le reflux des causes !
La matière mobile en proie au changement,
Dans l’espace infini flotte éternellement.
La mort est un sommeil, où, par des lois profondes,
L’être jaillit plus beau du fumier des vieux mondes !
Tout monte ainsi, tout marche au but mystérieux,
Et ce néant d’un jour, qui s’étale à nos yeux.
N’est que la chrysalide aux invisibles trames,
D’où sortiront demain les ailes et les âmes…
Namque canebat, uti magum per inane coacta
Semina terrarumque animœque maris que fuissent
Et liquidi simul ignis : ut his exordia primis
Omnia et ipse tener mundi concreverit orbis,
Tum durare solum et discludere Nerea ponto
Cœperit et rerum paulatim sumere formas :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Incipiant silvœ quum primum sugere, quumque
Rara per ignotos errent animalia montes… »
…Cum prorepserunt primis animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem at que cubilia propter
Unguibus et pugnis, dein fustibus, at que ita porro
Pugnabant armis, quœ post fabricaverat usus,
Donec verba, quibus voces sensusque notarent,
Nomina invenere ; debinc absistere bello
Oppida cœperunt munire et ponere leges…
Principio, genus herbarum viridemque nitorem
Terra dedit circum colleis ; camposque per omneis
Florida fulserunt viridanti prata colore :
Arboribusque datum est varieis exinde per auras
Crescundi magnum immissis certamen habenis
Ut plumuntque pilei primum setœque creantur
Quadrupedum membris et corpore penni potentum ;
Sic nova tum telius herbas virgultaque primum
Sustulit · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
……………Sylvestria membra
Nudabant terrœ…… Lucrèce, de nat. rer.
… Grandiferas inter curabant corpora quercus
Plerumque…………… (Id.)
…Pellibus, et spollis corpus vestire ferarum… Lucrèce ,de nat. rer.
Sed nemora atque cavos monteis sylvasque colebant… (Id.)
… At vigiles mundi magnum et versatile templum
Sol et luna suo lustrantes lumine circum
Perdocuêre homines annorum tempera vorti ;
Et certâ ratione geri rem atque ordine certo… (Id.)
… Et zephyri, cava per calamorum sibila primum
Agrestes docuêre cavas inflare cicutas… (Id.)
Jam validis septeis degebant turribus ævom…. etc. (Id.)
Tum mare velivolis florebant propter odores… etc.Lucrèce
Navigia, atque agriculturas, mœnia, loges.
Arma, vias, vesteis, et cœtera de genere horum
Prœmia, delicias quoque funditus omneis,
Carmina, picturas atque dœdala signa, politus
Usus et impigrœ simul experientia mentis
Paulatim docuit pedetentim progredienteis…(Id.)
Et prius est armatum in equi conscendere costas
Et moderarier hunc frenis, dextrâque vigere,
Quam bijurgo curru belli tentare pericla…(Id.)
Hand igitur penitus pereunt quœcum que videntur,
Quando alid ex alio reficit natura, nec ullam
Rem gigni patitur, nisi morte adjuta aliéna… etc.






















