
À Malherbe, à Racan préférer Théophile – François Villon

À Malherbe, à Racan préférer Théophile,
Et le clinquant du Tasse à tout l’or de Virgile,
Le voilà, ce poignard qui, du sang de son maître,
S’est souillé lâchement ; — il en rougit, le traître,
Il n’yot que le silence, il ne voit rien que l’ombre,
Là se voit un petit chasteau
Joignant le pied d’un grand costeau.
C’est moi dont la chaleur donne la vie aux roses,
Et fait ressusciter les fruits ensevelis.
Je donne la durée et la couleur aux choses,
Et fais vivre l’éclat de la blancheur des lis.
Sitôt que je m’absente, un manteau de ténèbres
Tient d’une froide horreur ciel et terre couverts :
Les vergers les plus beaux sont des objets funèbres,
Et quand mon œil est clos tout meurt dans l’univers.
Petit, gentil, joli cheval,
Doux au montoir, doux au descendre,
Sans être un autre Bucéphal,
Tu portes plus grand qu’Alexandre.
Cette épigramme est magnifique,
Mais défectueuse en cela
Que, pour la bien mettre en musique,
Il faut dire un sol, la, mi, la.
Autrefois, quand mes vers ont animé la scène,
L’ordre où j’étois contraint m’a bien fait de la peine ;
Ce travail importun m’a longtemps martyré ;
Mais enfin, grâce aux dieux, je m’en suis retiré.
Peu sans faire naufrage et sans perdre leur Ourse
Se sont aventurez à cette longue course :
Il y faut par miracle estre fol sagement,
Confondre la mémoire avec le jugement,
Imaginer beaucoup, et d’une source pleine
Puiser toujours des vers dans une mesme veine.
………………..
Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par de petits desseins,
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,
Méditer à loisir, resver tout à mon aise,
Emploïer toute une heure à me mirer dans l’eau,
Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau,
Escrire dans les bois, m’interrompre, me taire,
Composer un quatrain sans songer à le faire.
………………..
Parmi ces promenoirs sauvages,
J’oy bruire les vents et les flots,
Attendant que les matelots
M’emportent hors de ces rivages.
Icy les rochers blanchissans,
Du choc des vagues gémissans,
Hérissent leurs masses cornues
Contre la cholère des airs,
Et présentent leurs testes nues
À la menace des éclairs.
J’oy sans peur l’orage qui gronde,
Et, fut-ce l’heure de ma mort,
Je suis prest à quitter le port
En dépit du ciel et de l’onde.
Je meurs d’ennui dans ce loisir,
Car un impatient désir
De revoir les pompes du Louvre
Travaille tant mon souvenir,
Que je brusle d’aller à Douvre,
Tant j’ay haste d’en revenir.
Dieu de l’onde, un peu de silence,
Un dieu fait mal de s’émouvoir.
Fais-moi paroistre ton pouvoir
À corriger ta violence !
Mais à quoi sert de te parler,
Esclave du vent et de l’air,
Monstre confus qui de nature,
Vuide de rage et de pitié,
Ne monstre que par adventure
Ta hayne ni ton amitié ?
Nochers qui par un long usage
Voyez les vagues sans effroi,
Et qui connoissez mieux que moi
Leur bon et leur mauvais visage,
Dites-moi, ce ciel foudroyant,
Ce flot de tempête aboyant,
Les flancs de ces montagnes grosses,
Sont-ils mortels à nos vaisseaux ?
Et sans applanir tant de bosses
Pourrai-je bien courir les eaux ?
Allons, pilote, où la fortune
Pousse mon généreux dessein ;
Je porte un dieu dedans mon sein
Mille fois plus grand que Neptune.
…………
…………
Desjà ces montagnes s’abaissent,
Tous les sentiers sont aplanis,
Et sur ces flots si bien unis
Je vois des alcyons qui naissent.
…………
L’ancre est levée, et le zéphire,
Avec un mouvement léger,
Enfle la voile et fait nager
Le lourd fardeau de la navire.
Mais quoy, le temps n’est plus si beau,
La tourmente revient dans l’eau.
Dieu ! que la mer est infidèle !
Chère Chloris, si ton amour
N’avoit plus de constance qu’elle,
Je mourrois avant le retour.
Si Jacques, le roi du bon sçavoir,
N’a pas jugé bon de me voir,
En voici la cause infaillible :
C’est que, ravi de mon écrit,
Il a cru que j’étois un esprit,
Et par conséquent invisible.
Celui qui lance le tonnerre,
Qui gouverne les éléments,
Et meut avec des tremblements
La grande masse de la terre.
Dieu, qui vous mit le sceptre en main,
Qui vous le peut oster demain,
Lui qui vous preste sa lumière,
Et qui, malgré vos fleurs de lis,
Un jour fera de la poussière
De vos membres ensevelis,
Ce grand Dieu, qui fit les abysmes
Dans le centre de l’univers,
Et qui les tient toujours ouverts
À la punition des crimes,
Veut aussi que les innocents,
À l’ombre de ses bras puissants,
Trouvent un assuré refuge,
Et ne sera point irrité
Que vous tarissiez le déluge
Des maux où vous m’avez jeté.
Esloigné des bords de la Seine
Et du doux climat de la cour,
Il me semble que l’œil du jour
Ne me luit plus qu’avecque peine.
Sur le faîte affreux d’un rocher,
D’où les ours n’osent approcher,
Je consulte avec des furies
Qui ne font que solliciter
Mes importunes resveries
À me faire précipiter.
Aujourd’hui parmi des sauvages,
Où je ne trouve à qui parler,
Ma triste voix se perd dans l’air
Et dedans l’écho des rivages.
Au lieu des pompes de Paris,
Où le peuple avecque des cris
Bénit le roi parmi les rues,
Ici les accents des corbeaux
Et les foudres dedans les nues
Ne me parlent que de tombeaux.
Il a, de ses mains aguerries,
Dans leurs nids crénelés, tué les seigneuries.
Mon frère, je me porte bien,
Ma muse n’a souci de rien ;
J’ay perdu cette humeur profane,
On me souffre au coucher du roi,
Et Phœbus tous les jours chez moi
A des manteaux doubles de pane.
Mon âme incague les destins,
Je fais tous les jours des festins ;
On va me tapisser ma chambre ;
Tous mes jours sont des mardy-gras,
Et je ne bois point d’hypocras
S’il n’est fait avec de l’ambre.
Après cinq ou six mois d’erreurs,
Incertain en quel lieu du monde
Je pourrois rasseoir les terreurs
De ma misère vagabonde,
Une incroyable trahison
Me fit rencontrer la prison
Où j’avois cherché mon azile.
Mon protecteur fut mon sergent.
Mon Dieu ! comme il est difficile
De courre avecque de l’argent !
Le billet d’un religieux,
Respecté comme des patentes,
Fit espier en tant de lieux
Le porteur des muses errantes,
Qu’à la fin deux méchants prevost,
Fort grands voleurs et très-devosts,
Priant Dieu comme des apostres,
Mirent la main sur mon collet,
Et tout disant leurs patenostres
Pillèrent jusqu’à mon valet.
À l’esclat du premier appas,
Esblouis un peu de la proie,
Ils doutaient si je n’estois pas
Un faiseur de fausse monnoye ;
Ils m’interrogeoient sur le prix
Des quadruples qu’on m’avoit pris
Qui n’estoit pas du coin de France.
Lors il me prit un tremblement,
En craignant que leur ignorance
Me jugeast prévostablement.
Ils ne pouvaient s’imaginer,
Sans soupçon de beaucoup de crimes,
Qu’on trouvât tant à butiner
Sur un simple faiseur de rimes.
Et quoique l’or fust bon et beau,
Aussi bien au jour qu’au flambeau,
Ils croyoient, me voyant sans peine.
Quelque fonds qu’on me dérobast,
Que c’estoient des feuilles de chesne
Avec la marque du Sabbat.
Sans cordons, jartières ni gands,
Au milieu de dix hallebardes,
Je flattois des gueux arrogants
Qu’on m’avoit ordonné pour gardes ;
Et nonobstant, chargé de fers,
On m’enfonce dans les enfers
D’une profonde et noire cave
Où l’on a qu’un peu d’air puant,
Des vapeurs, de la froide bave
D’un vieux mur humide et gluant.
Dedans ce commun lieu de pleurs,
Où je me vis si misérable,
Les assassins et les voleurs
Avoient un trou plus favorable.
Tout le monde disait de moy
Que je n’avois ni foy ni loy
Qu’on cognoissoit point de vice
Où mon âme ne s’adonnât,
Et quelque trait que j’écrivisse,
C’étoit pis qu’un assassinat.
Qu’un saint homme de grand esprit
Enfant du bienheureux Ignace,
Disoit, en chaire et par écrit,
Que j’étois mort par contumace ;
Que je ne m’estois absenté
Que de peur d’estre exécuté,
Aussi bien que mon effigie :
Que je n’estois qu’un suborneur,
Et que j’enseignois la magie
Dedans les cabarets d’honneur ;
Qu’on avoit bandé les ressorts
De la noire et forte machine
Dont le souple et vaste corps
Estend ses bras jusqu’à la Chine ;
Qu’en France et parmi l’estranger
Ils avoient de quoy se venger,
Et de quoy forger une foudre
Dont le coup me seroit fatal,
En deust-il couster plus de poudre
Qu’ils n’en perdirent à Vital.
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À Paris soudain que j’y fus,
J’entendois, par le bruit confus,
Que tout estoit prest pour me cuire
Et je doutois avec raison
Si ce peuple m’alloit conduire
À la Grève ou dans la prison.
Icy donc comme en un tombeau,
Troublé du péril où je resve,
Sans compagnie et sans flambeau,
Toujours dans le discours de Grève ;
À l’ombre d’un petit faux jour
Qui perce un peu l’obscure tour,
Où les bourreaux vont à la guette,
Grand roy, l’honneur de l’univers,
Je vous présente la requeste
De ce pauvre faiseur de vers.
Si j’estois du plus vil mestier
Qui s’exerce parmi les rues,
Si j’estois fils de savetier
Ou de vendeuse de morues,
On craindroit qu’un peuple irrité
Pour punir la témérité
De celuy qui me persécute,
Ne fist avec sédition
Ce que sa fureur exécute
Dans son aveugle émotion.
Dedans ces lieux voués au malheur,
Le soleil, contre sa nature,
A moins de jour et de chaleur
Que l’on n’en fait à sa peinture ;
On n’y voit le ciel que bien peu,
On n’y voit ni terre ni feu ;
On meurt de l’air qu’on y respire ;
Tous les objets y sont glacez ;
Si bien que c’est icy l’empire
Où les vivants sont trespassez.
Comme Alcide força la mort
Lorsqu’il lui fit lascher Thésée,
Vous ferez avec moins d’effort
Chose plus grande et plus aisée :
Signez mon eslargissement ;
Ainsi de trois doigts seulement
Vous abattrez vingt et deux portes
Et romprez les barres de fer
De trois grilles qui sont plus fortes
Que toutes celles de l’enfer.
Enfin Malherbe vint qui le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence ;
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée.
Ces stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.
Je ne fut jamais si superbe
Que d’oster aux vers de Malherbe
Le françois qu’ils nous ont appris.
Imite qui voudra les merveilles d’autrui :
Malherbe a très-bien fait, mais il a fait pour lui.
Mille petits voleurs l’écorchent tout en vie ;
Quant à moi, ces larcins ne me font point envie ;
J’approuve que chacun escrive à sa façon ;
J’aime sa renommée, et non pas sa leçon.
Ces esprits mendiants d’une veine infertile,
Prennent à tout propos ou sa rime ou son style,
Et de tant d’ornements qu’on trouve en lui si beaux,
Joignent l’or et la soie à de vilains lambeaux,
Pour paroître aujourd’hui d’aussi mauvaise grâce
Que parut autrefois la corneille d’Horace.
Ils travaillent un mois pour chercher comme à fils
Pourra s’apparier la rime de Memphis.
Ce Liban, ce turban, et ces rivières mornes
Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes,
Cet effort tient leur sens dans la confusion,
Ils n’ont jamais un rais de bonne vision.
J’en cognois qui ne font des vers qu’à la moderne,
Qui cherchent à midi Phœbus à la lanterne,
Grattent tant le françois qu’ils le déchirent tout,
Blasmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goût ;
Sont un mois à cognoistre, en tastant, la parole ;
Lorsque l’accent est rude ou que la rime est molle,
Veulent persuader que ce qu’ils font est beau,
Et que leur renommée est franche du tombeau,
Sans autre fondement, sinon que tout leur âge
S’est laissé consommer en un petit ouvrage ;
Que leurs vers dureront au monde précieux.
Pour ce qu’en les faisant ils sont devenus vieux.
De même l’araignée en filant sans ordure
Use toute sa vie et ne fait rien qui dure.
Dans des vers recousus mettre en pièces Malherbe.
………………
N’avons-nous pas, cent fois, en faveur de la France,
Comme lui, dans nos vers, pris Memphis et Bysance,
Sur les bords de l’Ëuphrate abattu le turban,
Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ?
Blasmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goût,
….. Ces resveurs dont la muse Insolente
Censurant les plus vieux, arrogamment se vante
De réformer les vers, non les leurs seulement,
Mais veulent déterrer les Grecs du monument,
Les Latins, les Hébreux et toute l’antiquaille,
Et leur dire à leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille
Ronsard en son mestier n’étoit qu’un apprentif,
Il avoit le cerveau fantastique et rétif ;
Desportes n’est pas net ; Du Bellay trop facile ;
Belleau ne parle plus comme on parle à la ville,
Il a des mots hargneux, bouffiz et relevez,
Qui du peuple aujourd’hui ne sont plus approuvez.
………………
Pensent-ils des plus vieux offensant la mémoire
Par le mépris d’autrui s’acquérir de la gloire,
Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers
Prouver qu’ils ont raison de censurer leurs vers ?
………………
Cependant leur savoir ne s’étend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue ;
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant ;
Et, laissant sur le vers le noble de l’ouvrage,
Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;
Ils rampent bassement, faibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions ;
Froids à l’imaginer ; car s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime et polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
Ils attifent leur mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leur discours, partout relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.
………………
S’ils ont l’esprit si bon et l’intellect si haut,
Le jugement si clair, qu’ils fassent un ouvrage
Riche d’inventions, de sens ou de langage,
Que nous puissions draper comme ils font nos escrits,
Et voir, comme l’on dit, s’ils sont si bien appris.
Je fausse ma promesse aux vierges du Parnasse ;
Je ne veux réclamer ni Muse ni Phœbus,
Et je suis, grâce à Dieu, guéri de cet abus.
Cette divinité, des dieux même adorée,
Ces traits d’or et de plomb, cette trousse dorée,
Ces ailes, ces brandons, ces carquois, ces appas,
Sont vraiment un mystère, où je ne pense pas.
La sotte antiquité nous a laissé des fables
Qu’un homme de bon sens ne croit point recevables,
Et jamais mon esprit ne trouvera bien sain
Celui-là qui se paît d’un fantôme si vain,
Qui se laisse emporter à de confus mensonges,
Et vient, même en veillant, s’embarrasser de songes.
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Palpitait et marchait dans un peuple de dieux,
Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère,
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,
Et fécondait le monde en tordant ses cheveux.
Autrefois les mortels parloient avec les dieux,
On en voyoit pleuvoir à toute heure des cieux.
Quelquefois on a vu prophétiser les bestes ;
Les arbres de Dodone étoient aussi prophestes.
Ces contes sont fascheux à des esprits hardis
Qui tentent autrement qu’on ne faisoit jadis.
Sur ce propos un jour j’espère bien d’écrire.
Aussi souvent qu’amour fait penser à mon âme
Combien il mit d’attraits dans les yeux de ma dame,
Combien c’est de l’honneur d’aimer en si bon lieu !
Je m’estime aussi grand et plus heureux qu’un dieu !
Amaranthe, Philis, Caliste, Pasithée,
Je hais cette mollesse à vos noms affectée ;
Ces titres qu’on vous fait avecque tant d’appas
Témoignent qu’en effet vos yeux n’en avaient pas.
Au sentiment divin de ma douce furie,
Le plus beau nom du monde est le nom de Marie.
Quelque soucy qui m’ait enveloppé l’esprit,
En l’oyant proférer ce beau nom me guérit,
Mon sang en est ému, mon âme en est touchée,
Par des charmes secrets d’une vertu cachée.
Je la nomme toujours, je ne m’en puis tenir ;
Je n’ai dedans le cœur autre ressouvenir ;
Je ne cognois plus rien, je ne vois plus personne :
Plût à Dieu qu’elle sût le mal qu’elle me donne !
Et ces vieux portraits effacez,
Dans mes poëmes retracez,
Sortiront des vieilles chroniques ;
Et ressuscitez par mes vers,
Ils reviendront plus magnifiques
En l’estime de l’univers.
Dans ce val solitaire et sombre,
Le cerf qui brame au bruit de l’eau,
Penchant ses yeux dans un ruisseau,
S’amuse à regarder son ombre.
Un froid et ténébreux silence
Dort à l’ombre de ces ormeaux,
Et les vents battent les rameaux
D’une amoureuse violence.
Corinne, je te prie, approche !
Couchons-nous sur ce tapis vert,
Et, pour être mieux à couvert,
Entrons au creux de cette roche.
Que ton teint est de bonne grâce !
Qu’il est blanc et qu’il est vermeil !
Il est plus net que le soleil,
Il est uni comme une glace !
Mon Dieu, que tes cheveux me plaisent !
Ils s’esbattent dessus ton front ;
Et, les voyant beaux comme ils sont,
Je suis jaloux quand ils te baisent.
Belle bouche d’ambre et de rose,
Ton entretien est déplaisant,
Si tu ne dis en me baisant
Qu’aimer est une belle chose !
D’un air plein d’amoureuse flamme,
Aux accents de ta douce voix,
Je vois les fleuves et les bois
S’embraser comme a fait mon âme.
Vois-tu ce tronc et cette pierre,
Je crois qu’ils prennent garde à nous,
Et mon amour devient jaloux
De ce myrthe et de ce lierre.
Sus, ma Corinne, que je cueille
Tes baisers du matin au soir ;
Vois comment pour nous faire asseoir
Ce myrthe a laissé cheoir sa feuille !
Oy le pinçon et la linotte
Sur la branche de ce rosier ;
Vois trembler leur petit gosier ;
Oy comme ils ont changé de note.
Approche, approche, ma dryade ;
Ici murmureront les eaux,
Ici les amoureux oiseaux
Chanteront une sérénade.
Prête-moi ton sein pour y boire
Des odeurs qui m’embaumeront ;
Ainsi mes sens se pâmeront
Dans les lacs de tes bras d’ivoire.
Je baignerai mes mains folastres
Dans les ondes de tes cheveux,
Et ta beauté prendra les vœux
De mes œillades idolastres.
Ne crains rien, la forest nous garde,
Mon petit ange, es-tu pas mien ?
Ah ! je vois que tu m’aimes bien !
Tu rougis quand je te regarde.
Ma Corinne, que je t’embrasse ;
Personne ne nous voit qu’amour,
Et les rayons des yeux du jour
Ne trouvent point ici de place.
Les vents qui ne se peuvent taire
Ne peuvent écouter aussi,
Et ce que nous faisons ici
Leur est un inconnu mystère.
Je verrai ces bois verdissants
Où nos isles et l’herbe fraische
Servent aux troupeaux mugissants
Et de promenoir et de cresche.
L’aurore y trouve à son retour
L’herbe qu’ils ont mangé le jour ;
Je verrai l’eau qui les abreuve,
Et j’orrai plaindre les graviers
Et repartir l’écho du fleuve
Aux injures des mariniers.
Je cueillerai ces abricots,
Ces fraises à couleur de flammes,
Où nos bergers font des écots
Qui seroient ici bons aux dames ;
Et ces figues et ces melons,
Dont la bouche des aquilons
N’a jamais su baiser l’écorce,
Et ces jaunes muscats si chers,
Que jamais la gresle ne force
Dans l’asyle de nos rochers.
Je verrai sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entr’ouvertes,
Où le ciel, comme à ses lauriers,
Garde toujours des feuilles vertes.
Je verrai ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemin
Et le parfume d’une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.






















