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Repas d’hommes – Maurice Magre

Repas d’hommes – Maurice Magre

Le vin tachait la nappe et les plastrons des hommes
Et l’électricité dansait sur les cristaux…
Parfois glissaient de noirs maîtres d’hôtel fantômes,
L’alcool et le tabac empoisonnaient l’air chaud…

Et mes trois compagnons qui brandissaient leurs verres
Semblaient des animaux de plaisir laids et lourds.
Ils s’épanouissaient, jaunes, dans la lumière,
Ils bavaient de désir et hoquetaient d’amour.

Leurs bagues reluisaient comme des dents magiques.
C’étaient des fauves excités par de la chair.
La luxure mouillait leurs babines lubriques,
Une odeur féminine exaspérait leur flair.

Comme un gardien avec le fer pique des bêtes,
J’entretenais leur rut de propos singuliers
Et mon propre poison me montant à la tête,
Du feu que j’allumais je me mis à brûler.

«Dans un appartement profond, tendu de soie,
Sous la veilleuse rose et sous le baldaquin,
Elle dort presque nue et sa peau qui chatoie
Semble un bijou charnel serti de linge fin.

«Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge.
C’est une courtisane au premier mouvement
Et sa gorge à minuit de la chemise émerge
Comme une pulpe d’or où vivent des ferments.

«Dans un demi-sommeil impudique et candide,
Elle se pâme en m’attendant, vivante croix.
Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide,
Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit…»

Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle
Suivit le possédé que j’étais devenu.
Il faisait une nuit d’orage chaude et belle…
Dans les nuages se tordaient des êtres nus…

Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques,
Des spasmes cadencés secouaient les maisons,
La ville tressaillait d’un rythme fantastique
Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison.

«Il est tard… Que fais-tu… C’est moi, ma bien-aimée…
Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur…
Quand ma main se posa sur la portée fermée
Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur.

Je la pris par le corps et j’allumai la chambre,
Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà!
Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre
M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la…

Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante
Dont j’avais adoré le cœur et la beauté,
Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes,
Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés.

Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées
Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang.
Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée,
J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant.

Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse,
Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids.
«O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce,
Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois.

«Tu m’humiliais avec une fausse noblesse.
Désormais, en cherchant le soir la volupté,
Nous serons tous les deux égaux dans les caresses:
Nous avons renié l’infâme pureté…»

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