Nous n’habiterions pas la ville – Rosemonde Gérard
Nous n’habiterions pas la ville
Bruyante et banale, mais on
Verrait dans le coin bien tranquille
D’un petit bois, notre maison.
Elle serait en briques roses,
Avec des volets peints en vert ;
De volubilis et de roses
Le perron serait recouvert,
Et sur le toit, des tourterelles,
Aux langoureux roucoulements,
Viendraient terminer leurs querelles
Par de longs raccommodements.
L’intérieur, une merveille,
Grâce à nos soins longs et chercheurs,
Un peu meublé comme à la vieille,
Aurait les déteintes fraîcheurs,
La gamme de notes exquises
Aux tristesses d’harmonicas,
Les préciosités requises
Par les esprits très délicats.
Aux fenêtres, toutes petites,
Faites d’un seul verre irisé,
Par des branches de clématites
Le grand jour serait tamisé.
Les murailles seraient tendues
D’une soie ancienne, à bouquets,
Et les lanternes suspendues
Auraient des mouvements coquets.
En un méli-mélo profane
Ma main draperait au hasard,
Près du doux velours qui se fane,
Le satin japonais criard.
On verrait sur les étagères
De petits drames curieux :
Les très délicates bergères
Aux magots feraient les doux yeux,
Tandis que les bergers fidèles,
Pour se distraire de leurs maux,
Moduleraient des ritournelles
Très tendres sur leurs chalumeaux.
⁂
Dans notre idéale demeure,
Ni pendule, ni sablier :
On n’y connaîtrait jamais l’heure.
Surtout pas de calendrier.
Le soleil, au travers des branches
Faufilant ses ardents rayons,
Seul dirait l’éveil des pervenches
Et l’approche des papillons ;
Et les oiselets en délire,
Risquant leurs trilles éclatants,
Mieux que personne sauraient dire :
Aimez-vous, voici le Printemps !…
Puis, lorsque mourraient les pervenches
Et qu’émigreraient les pinsons ;
Lorsque plus jamais sous les branches
On ne surprendrait de chansons ;
Lorsque au ciel, d’un gris monotone,
On ne verrait plus un coin bleu,
L’âtre dirait mieux que personne :
Voici l’hiver, faites du feu !…
⁂
Le bonheur, pour qu’il s’acclimate,
Veut qu’on le cache à tous les yeux ;
C’est une plante délicate,
Qui meurt des regards curieux, —
De larmes, alors qu’elle est morte,
On l’arrose, mais vainement…
Aux indifférents notre porte
Resterait close, obstinément ;
Et, pour être tout à fait sages,
Nos amis, nous les choisirions
Parmi les discrets personnages
Des beaux livres que nous lirions.
⁂
J’aurais des bracelets d’opale,
Des mules en velours changeant,
Une robe d’un satin pâle,
Verte, au semis de fleurs d’argent, —
Et des mèches ébouriffées,
Comme vous aimez, dans le cou.
Nous croirions aux lutins, aux fées,
Et nous nous aimerions beaucoup.
Quand votre tête serait lasse
D’avoir trop rêvassé, le soir
Près de moi sur la chaise basse
Quand vous viendriez vous asseoir,
Ma tendresse, vite inquiète,
Vous bercerait de soins jaloux :
Je renverserais votre tête
En arrière, sur mes genoux,
Et puis afin que les lumières
Vous soient douces, mon cher amour,
Je mettrais devant vos paupières
Mes doigts comme un rose abat-jour.