Le Poëte au calife – Victor Hugo
Ô sultan Noureddin, calife aimé de Dieu !
Tu gouvernes, seigneur, l’empire du milieu,
Les rois des nations, vers ta face tournés,
Pavent, silencieux, de leurs fronts prosternés
Ton sérail est très grand, tes jardins sont très beaux.
Tes femmes ont des yeux vifs comme des flambeaux,
Lorsque, astre impérial, aux peuples pleins d’effroi
Tu luis, tes trois cents fils brillent autour de toi
Ton front porte une aigrette et ceint le turban vert.
Tu peux voir folâtrer dans leur bain, entr’ouvert
Les femmes de Madras plus douces qu’un parfum,
Et les filles d’Alep qui sur leur beau sein brun
Ton sabre large et nu semble en ta main grandir.
Toujours dans la bataille on le voit resplendir,
Au point où la mêlée a de plus noirs détours,
Où les grands éléphants, entre-choquant leurs tours,
Une fée est cachée en tout ce que tu vois.
Quand tu parles, calife, on dirait que ta voix
Dieu lui-même t’admire, et de félicités
Emplit la coupe d’or que tes jours enchantés,
Mais souvent dans ton cœur, radieux Noureddin,
Une triste pensée apparaît, et soudain
Telle en plein jour parfois, sous un soleil de feu,
La lune, astre des morts, blanche au fond d’un ciel bleu,