Le Partage de la Terre – Rosemonde Gérard
Aux humains prosternés, Jupiter dit un jour :
— Prenez le monde, enfants, il est votre héritage ;
Mais en amis loyaux faites-en le partage. —
À peine eut-il parlé, qu’une clameur d’amour,
Immense cri de joie et de reconnaissance
Des mortels attendris par un pareil bienfait,
S’éleva vers ce dieu dont la munificence
Royale les comblait…
Le partage fut fait.
Le laboureur choisit les produits de la terre.
Pour chasser, le seigneur s’empara des forêts.
Le pacifique abbé, dans le plus grand mystère,
De son cher estomac soignant les intérêts,
Emporta les bons vins. L’usurier aux mains viles
Entassa lestement l’or et l’argent. Le roi,
Barricadant les ponts, les routes et les villes,
Dit en maître : — Le droit de péage est à moi.
Chacun vivait heureux au sein de son bien-être.
Le partage était fait depuis très, très longtemps,
Quand le Poète vint… mais il n’était plus temps.
— Ah ! s’écria soudain l’infortuné, peut-être
Jupiter verra-t-il mon chagrin et mes pleurs !
Et tombant à genoux : — Écoute ma prière,
Fit-il, ô roi des cieux, calme ton front sévère,
De ton fils le plus cher apaise les douleurs !
— Hélas ! lui dit le dieu, de tes larmes amères
Je ne suis pas la cause, et me les reprocher
Serait injuste et faux ; des bras blancs des chimères
Pourquoi n’as-tu pas su plus vite t’arracher ?
À tes sanglots comment veux-tu que je réponde,
Sinon en te disant : toi seul fis ton malheur,
Pourquoi n’étais-tu pas au partage du monde,
Où vagabondais-tu, dis-moi, pauvre rêveur ?
— Où j’étais ?… Près de toi, murmura le Poète.
Mon regard contemplait l’aveuglante clarté
Dont les rayons pourprés auréolent ta tête ;
Mon oreille écoutait l’écho répercuté
De ta puissante voix aux chaudes harmonies,
Concert triomphateur qui m’avait affolé.
En voyant de trop près tes gloires infinies,
Ô maître des humains, mon faible esprit troublé
S’est, un instant, hélas ! détaché de la terre.
Maintenant qu’entre tous tu partageas tes dons,
Tes bienfaits, tes trésors, moi seul en ma misère
Je reste, l’âme en proie aux sombres abandons !…
— Que faire ? dit le dieu ; vois-tu, je voudrais bien
T’exaucer. Mais les champs, les villes et les plaines
Ne m’appartiennent plus ; quand j’avais les mains pleines
J’ai donné sans compter… Tu le vois, je n’ai rien.
Et, tandis que le doux rêveur, baissant la tête,
S’apprêtait à quitter les claires régions :
— Il ne me reste plus que mon ciel, ô poète,
Fit Jupiter, veux-tu, dis, que nous partagions ?…