Le noyer – Rainer Maria Rilke
I
Arbre qui, de sa place,
fièrement arrondi,
tout autour cet espace
de l’été accompli,
arbre dont le volume
rond et abondant,
prouve et résume
ce que l’on attend longtemps :
j’ai pourtant vu rougir
tes feuilles en devenant vertes :
de cette pudeur offerte
ta magnificence, certes,
les veut à présent punir.
II
Arbre, toujours au milieu
de tout ce qui l’entoure —,
arbre qui savoure
la voûte entière des cieux,
toi, comme aucun autre
tourné vers partout :
on dirait un apôtre
qui ne sait pas d’où
Dieu lui va apparaître…
Or, pour qu’il soit sûr,
il développe en rond son être
et lui tend des bras mûrs.
III
Arbre qui peut-être
pense au dedans :
antique Arbre-maître
parmi les arbres servants !
Arbre qui se domine,
se donnant lentement
la forme qui élimine
les hasards du vent :
plein de forces austères
ton ombre claire nous rend
une feuille qui désaltère
et des fruits persévérants.