Sélectionner une page

Le miroir qui conserve les rêves – Maurice Magre

Le miroir qui conserve les rêves – Maurice Magre

Quand elle s’endort, elle place à côté d’elle un vase d’argent poli,
rempli d’eau limpide. Elle ne se souvient pas de ses rêves, elle se
souvient seulement de leur beauté et elle croit que la mystérieuse image
en demeure dans le miroir de l’argent poli.

Dès qu’elle se réveille, elle se penche avidement sur l’eau matinale.
«Oh! viens vite voir, mon bien-aimé! il y a des palais dans une brume
amarante, il y a des bouquets de citronniers et des jeunes hommes vêtus
de blanc se promènent sous des portiques de marbre.

Je me penche aussi, je me frotte les yeux, mais je ne vois rien, rien
que son charmant visage à côté du mien. Mais alors elle se fâche après
moi et accuse la lourdeur de mon esprit qui ne sait pas se dégager assez
vite de l’ombre épaisse du sommeil. Et qui sait, peut-être a-t-elle
raison?

Et une fois je me suis penché le premier sur l’eau claire du vase
d’argent et j’ai dit: «Je vois une jeune fille aux seins nus, une jeune
fille qui danse avec une écharpe couleur de lune. Elle ressemble à la
bayadère du temple de la déesse Parvati que j’ai vue l’an passé à
Bénarès, elle ressemble au beau rêve dont j’ai rêvé toute cette nuit.»

Mais elle a souri sans s’émouvoir et elle m’a répondu: «S’il y a une
bayadère à Bénarès et si elle a dansé dans ton rêve, il n’y en a pas au
fond du vase d’argent. Car dans l’eau limpide repose un charme, une
secrète correspondance avec l’âme qui dort auprès. Et ce merveilleux
miroir est poli avec un art si magique qu’une certaine qualité de rêve
peut seule y laisser sa subtile trace.» Mais elle a tout de même remué
l’eau avec le bout de son ongle.

Archives par mois