Le Juif-Errant – Jean Richepin
Le jour où Jésus-Christ gravissait le Calvaire,
J’étais à ma fenêtre, assis, vidant mon verre,
Le cœur content après un modeste repas.
Qu’était ce Jésus-Christ ? Je ne le savais pas.
Moi, petit ouvrier, pauvre que nul n’envie,
J’avais assez de mal, certes, à gagner ma vie,
Sans aller m’occuper des mots plus ou moins creux
Que les prêtres et les prophètes ont entre eux.
Or celui-là s’était fourré dans la cervelle,
Parait-il, de prêcher comme une foi nouvelle
Au nom d’un autre monde où tout est pour le mieux.
Quelque fou ! Franchement, que m’importent les cieux,
A moi qui n’ai qu’un temps à vivre, et sur la terre ?
Pourvu, lorsque j’ai soif, que je me désaltère,
Et que, lorsque j’ai faim, je mange peu ou prou,
Pourvu que je possède en un coin quelque trou
Où reposer le soir ma tête et ma chair lasses,
Je ne demande point au destin d’autres grâces,
Et j’estime que tous les bonheurs sont du vent
Comparés à celui de se sentir vivant.
Donc ce Jésus pour moi ne valait pas grand’chose.
Qu’il eût en orgueilleux rêvé l’apothéose,
Ou qu’il fût bonnement un simple, je ne sais.
Mais je sais que les Dieux présents, les Dieux passés
Et les Dieux à venir ne sont jamais en somme
Que des mensonges vains qui font du mal à l’homme.
Or ce Jésus, malgré sa très grande douceur,
Se disait fils de Dieu. D’autre part la rousseur
De ses cheveux et de sa barbe, et ses mains blanches,
Me déplaisaient. Mes mains, à moi, sont des éclanches
Que le travail sans fin rend noires ; mes cheveux
N’ont pas l’air d’un chignon de pucelle ; et je veux,
Pour m’en faire un ami, qu’un homme soit un mâle.
Donc, après tout, tant pis pour ce fou, faible et pâle !
Cette religion, dans l’œuf on l’étoufTait.
Le Dieu venait mourir en croix. C’était bien fait.
Aussi, quand il passa, sanglant, sous ma fenêtre,
A mon regard tranquille et froid il put connaître
Oue je n’étais point un de ces estropiés
Qui croyaient à sa voix et tombaient à ses pieds.
Ce mépris lui fit mal. Malgré tout, il en coûte,
Ouand on meurt pour un mot, de voir qu’un autre en doute.
Ces martyrs exaltés, un ennemi les rend
Moins tristes mille fois qu’un simple indifférent.
Ce qui leur fait suer leur plus âpre agonie
N’est pas le fer qui tue, et c’est l’esprit qui nie.
Sur mon esprit Jésus se sentait sans pouvoir.
Ne sachant me convaincre, il voulut m’émouvoir.
Il pleura. Ses beaux yeux resplendissaient d’extase
Et de douleur. « Pitié ! dit-il, ma croix m’écrase.
Je suis déjà tombé trois fois. Ne veux-tu pas
Que je m’asseye un peu chez toi ? Je suis si las ! »
Ahl certes, jeus alors un instant de faiblesse.
Je le revois encor, sous sa croix qui le blesse.
Les pieds meurtris, les mains saignantes, les genoux
Dans la fange, et des yeux si tendres et si doux
Qu’il fallait, pour ne point céder, un cœur de pierre.
Une larme vraiment roula sous ma paupière.
Je sentis comme un vent d’amour m’emplir d’émoi.
Je fus près de lui dire : « Allons, entre chez moi. »
Et j’avançais la main pour lui verser à boire.
Mais je vis dans ses yeux un éclair de victoire ;
Je compris qu’il croyait, grâce à mon cœur dompté,
Avoir conquis mon âme à sa divinité.
Aussi je me raidis dans mon indifférence ;
Et, malgré ma pitié pour l’homme et sa souffrance,
Pour le Dieu condamné je restai sans pardon,
Et je lui dis à voix très haute : « Marche donc ! »
Jésus, la bonté même,
Me dit en soupirant :
Tu marcheras toi-même
Pendant plus de mille ans.
Le dernier jugement
Finira ton tourment.
Et j’ai marché, du soir au matin, de l’aurore
Au couchant. J’ai marché toujours. Je marche encore.
A travers monts et vaux, et déserts, et cités,
A travers les malheurs et les félicités,
Parmi les chocs sanglants des races, la bataille
De la vie où chacun prend la part qu’il se taille,
Parmi les cris, les pleurs, les espoirs, les regrets,
J’ai marché, comme tu l’as dit, Jésus !… Après ?
Mon âpre châtiment, qu’est-ce qu’il te rapporte ?
Aujourd’hui comme à l’heure où je t’ai clos ma porte,
Où je t’ai refusé de te verser mon vin,
Malgré le temps passé, malgré ton nom divin
Chanté par des troupeaux de prêtres en délire,
Malgré ta gloire et ta puissance qu’on peut lire
En lettres de granit dans tes mille milliers
De temples à genoux sous leurs larges piliers,
Malgré ton ostensoir dont les flammes astrales
Allument un soleil au fond des cathédrales,
Malgré les poings tendus pour excommunier
Quiconque ose lever la tête et te nier,
Malgré la lâcheté du monde ton complice,
Aujourd’hui comme au jour lointain de ton supplice,
Christ, je ne veux pas être un de tes témoins.
Je ne crus pas en toi. J’y crois de moins en moins.
A l’heure où je te vis gravissant le Calvaire,
Pour ne point partager ma maison et mon verre
Avec toi, je n’avais qu’un instinct mécréant ;
J’ai ceci désormais, que j’ai vu ton néant.
Au lieu du châtiment, j’ai trouvé sur ma route
Des arguments partout corroborant mon doute ;
Et je sais maintenant combien j’avais raison
De refuser au Christ mon verre et ma maison.
Ah ! tu m’avais maudit à ton heure suprême !
Tu voulais me punir, Jésus la bonté même !
De l’homme au cœur rétif Dieu cherche à se venger !
Tu m’as dit : « Marche ! » …Eh bien ! soit ! J’aime à voyager.
*
J’ai marché. J’ai vu le monde.
J’ai de bons yeux qui voient bien.
J’ai vu que la terre est ronde
Et que tu n’en savais rien.
J’ai vu des races, les tiennes,
Martyrs et vierges chrétiennes,
Mourir avec des antiennes
Pour un ciel qui reste clos.
J’ai vu tes élus, tes prêtres,
La main dans la main des reîtres,
Menteurs, voleurs, cruels, traîtres,
Trafiquant de tes sanglots.
J’ai VU tes papes féroces,
Ayant ta croix pour drapeau.
Massacrer à coups de crosses
Les brebis de ton troupeau.
J’ai vu, comme un grain qu’on foule,
Sous leurs pieds d’où le sang coule
Pleurer et crever la foule
De ceux pour qui tu prêchas.
Dans ta Rome tant vantée
J’ai vu ta face insultée
Par plus d’un pontife athée
Qui Ja couvrait de crachats.
J’ai vu, fiers, impitoyables,
Les forts toujours triomphants
Écraser les pauvres diables
Et les petits, tes enfants,.
J’ai vu les gueux, le vulgaire,
Pour qui tu mourus naguère,
Fauchés sans fin par la guerre
En ton nom, ô Dieu de paix !
Dans leur existence brève
J’ai vu qu’ils souffraient sans trêve
Et qu’ils souffraient pour ton rêve,
Et qu’ainsi tu les trompais.
Alors j’ai crié vengeance
A ces crédules aigris,
Et j’ai vu l’intelligence
Partout surgir à mes cris.
J’ai vu le monde à ma suite
Renier ta foi détruite.
J’ai vu tes prêtres en fuite
Et tes autels renversés.
« Marche ! » as-tu dit. Bien ! je passe.
En vain tu me crieras grâce.
A ma marche jamais lasse
Tu ne peux plus dire assez.
« Marche ! as tu dit. Marche encore !
Jusqu’au dernier jugement. »
Mais quand naîtra cette aurore ?
Jamais, ô Dieu. Ta voix ment.
Toi, revenir dans ta gloire ?
Allons donc ! Sous la nuit noire
Je vais sans manger, sans boire,
Sans siège, sans lit, sans toit.
Pauvre, plus voûté qu’une arche
Et plus vieux qu’un patriarche ;
Mais à force d’être en marche,
O Dieu, j’ai marché sur toi.
Le vrai nom dont on me nomme,
Ce n’est pas le Juif-Errant.
O Dieu, je m’appelle l’Homme
Et je vais. Le monde est grand.
Je suis le marcheur qui passe,
Et dont la course rapace
Use le temps et l’espace
Toujours ouverts sous ses pas.
Je suis le roi de la terre,
L’innombrable prolétaire
Qui va sans jamais se taire
En criant que tu n’es pas.
Oui, le Dieu meurt. Ce prodige
Doit étonner tes élus.
Mais quoi ! Je marche, te dis-je ;
Et toi, tu ne marches plus.
Et que faut-il pour qu’on ose
Nier ton apothéose ?
Deux mille ans. Ce peu de chose
Suffit pour en voir le bout.
Pauvres Dieux ! Quelle hécatombe !
Vous allez tous à la tombe ;
Voici le dernier qui tombe ;
Et l’Homme est toujours debout.
Il est toujours debout, l’Homme !
Il marche. Est-ce que tu crois
Qu’il peut s’arrêter à Rome,
Les bras cloués sur ta croix ?
Point de halte en sa carrière !
Il franchit toute barrière ;
Il marche, et laisse en arrière
Tout son passé sans remords.
Il marche, il lutte, il renverse,
Lâchant d’une main perverse
Dans les gouffres qu’il traverse
Les vieux mots et les Dieux morts.
Il marche. Son pas l’emporte.
Il ne sait pas rester coi.
Vers quoi marche-t-il ? Qu’importe !
Il marche et cherche vers quoi.
Il marche sans perdre haleine
En chantant d’une voix pleine.
Là-bas, au bout de la plaine.
On dit que le jour a lui.
Où donc, là-bas ? Il en doute.
Mais quand même il suit sa route.
Il marche sans y voir goutte
Et ne croit à rien qu’à lui.
Il marche, et tant que la terre
Sera ferme sous ses pas,
Bien que le ciel déblatère,
Il ne s’arrêtera pas.
Il marchera, fier et sombre,
Les yeux grands ouverts dans l’ombre,
Augmentant toujours le nombre
Des mystères qu’il comprend.
Pas de repos, pas de somme,
Jusques à tant qu’on l’assomme !
C’est avec le dernier homme
Que mourra le Juif-Errant.