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Le Juge de Charenton – Pierre-Jean de Béranger

Le Juge de Charenton – Pierre-Jean de Béranger

Un maître fou qui, dit-on,
Fit jadis mainte fredaine,
Des loges de Charenton
S’est enfui l’autre semaine.
Chez un juge qui griffonnait,
Il arrive et prend simarre et bonnet,
Puis à l’audience, hors d’haleine,
Il entre et soudain dit : Préchi ! Précha !
Et patati, et patata.
Prêtons bien l’oreille à ce discours-là.

« L’Esprit saint soutient ma voix,
« Et les accusés vont rire ;
« Moi, l’interprète des lois,
« J’en viens faire la satire.
« Nous les tenons d’un impudent
« Qui, pour s’amuser, me fit président.
« J’ai long-temps vanté son empire,
« Mais j’étais alors payé pour cela. »
Et patati, et patata.
Pouvait-on s’attendre à ce discours-là ?

« Le drame et Galimafré
« Corrompent nos cuisinières.
« En frac on voit un curé,
« Et nos enfants ont trois pères.
« Le mariage est un loyer :
« On entre en octobre, on sort en janvier.
« Les cachemires adultères
« Nous donnent la peste, et ma femme en a. »
Et patati, et patata.
Il a mis de tout dans ce discours-là.

« Pour débaucher un mari
« Que les filles ont d’adresse !
« Sous Madame Dubarri
« Elles allaient à confesse.
« Ah ! Qu’enfin (et le terme est clair),
« L’épouse et l’époux ne soient qu’une chair ;
« Et vous, qui nous tentez sans cesse,
« Filles, respectez l’habit que voilà. »
Et patati, et patata.
Rien n’est plus moral que ce discours-là.

« Mais triste effet du typhus,
« Au lieu d’église on élève
« Le temple du dieu Plutus,
« Qui sera beau s’il s’achève.
« Partout règnent les intrigants,
« On n’interdit plus les extravagants :
« Ce dernier point n’est pas un rêve,
« Puisqu’en robe ici je dis tout cela. »
Et patati, et patata.
On trouve du bon dans ce discours-là.

Il poursuivait sur ce ton,
Quand deux bisets, sous les armes,
Ramènent à Charenton
Cet orateur plein de charmes.
Néanmoins l’avocat Bêlant
S’écrie : Ah ! les fous ont bien du talent !
J’ai fait rire et verser des larmes ;
Mais je n’ai rien dit qui valût cela.
Et patati, et patata.
C’est moi qu’on sifflait sans ce discours-là.

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