
Le généreux enlumineur de livres – Maurice Magre

Votre père Bétab l’enlumineur de livres, m’a dit en m’accueillant: «Tout
ce qui est dans ma maison entre ces quatre piliers de bambou noir, sous
le manteau du toit blanchi de chaux, ô mon hôte, vous appartient.
«Voici le vin qui contient la pensée de dieu et le gâteau de farine où
il y a la substance intime de la terre matérielle. Voici les coussins,
voici les bijoux réunis par l’amour que les hommes ont pour les pierres
précieuses. O mon hôte, tout est à vous.»
Et un peu plus tard il m’a dit, quand j’ai voulu jouer de la cithare
pour lui plaire, et charmer la fin de la soirée: «C’est bien dommage que
mes filles ne puissent venir s’asseoir à côté de vous sur le tapis afin
de voir l’hôte jouant de la cithare.
«Elles vous écouteront, au haut de l’escalier, derrière cette gaze d’or.
Ne vous offensez pas si elles chuchotent et si vous entendez les
froissements de leurs babouches d’argent tissé quand elles
s’éloigneront.»
Et c’est pour vous que je ne voyais pas, que j’ai joué de la cithare.
Vous avez chuchoté derrière la gaze d’or, vos babouches ont glissé sur
des étoffes et je me suis senti du génie.
Et plus tard quand j’ai été seul dans la chambre de l’hôte, la porte a
tourné silencieusement et sans chuchotements et sans froissements de
babouches vous êtes venues toutes les deux vous blottir à côté de moi.
La lampe était morte et je continuais à ne pas vous voir. Vous disiez:
«O joueur de cithare, sens-tu comme mes lèvres sont tièdes! Sens-tu
comme mon sein est dur sur le tien!» Et la nuit miraculeuse jetait par
la fenêtre des bouffées d’enchantement.
Mais avec tristesse j’ai caressé votre front de la main et j’ai répondu:
«Certes j’aurais voulu prendre à votre père l’enlumineur de livres le
plus précieux de ses biens, mais il m’a tout donné d’un cœur si
généreux! Allez jeunes filles. Le joueur de cithare dormira cette nuit
auprès de la confiance respectée.»























