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Le délicieux visage du monstre effrayant – Maurice Magre

Le délicieux visage du monstre effrayant – Maurice Magre

Jamais je n’avais vu un monstre aussi effrayant. Son corps était d’une
matière intermédiaire entre la pierre morte et la chair vivante et
semblait se décomposer perpétuellement et renaître de manière étrange.
Ses pattes terminées par de larges mains, étaient ouvertes pour saisir.
Il regardait sans voir avec des prunelles pleines d’eau glauque. Sa
mâchoire branlait, ses cornes étaient immobiles, ses dents étaient
rouges et ses poils bleuâtres. Il était lourd comme un éléphant, long
comme un serpent, énigmatique comme un sphinx et il barrait entièrement
l’indéfinie, l’inéluctable avenue entre les cèdres centenaires.

J’éprouvais une grande terreur à la vue de ce monstre et cependant je
n’essayais pas de revenir en arrière et même je ne me préoccupais de lui
que médiocrement. Je m’arrêtais parfois pour regarder un insecte
cheminer sur le sable ou pour admirer la savante complication des
dessins d’une feuille. Je savais qu’il faudrait, à un moment donné,
plonger mes yeux dans les prunelles d’eau glauque, être saisi par les
larges mains, sentir le contact de cette matière animée du grouillement
de la décomposition. Pourtant je cheminais dans une parfaite
inconscience avec ma terreur tapie en un coin de mon âme, ma terreur à
laquelle je ne pensais pas.

Et peu à peu, sous d’ombre des cèdres plus épaisse, j’approchai du
monstre effrayant. Mais une singulière transformation s’était opérée par
degrés. Ce que j’avais pris pour des cornes n’étaient que les nœuds d’un
turban. Dans l’eau glauque des yeux il y avait des éclats de saphir. Le
branlement de la mâchoire était une illusion enfantée par les promesses
de caresses que dégageait l’ivoire des dents. Ce qui était poil hérissé
était devenu duvet délicat, et ce qui était chair décomposée était
devenu translucide matière rose. Je voyais des courbes d’épaules, des
cercles de bras ouverts. J’étais à côté du monstre qui m’avait semblé
effrayant. Je contemplais le délicieux, le divin visage de la mort.

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