
Le café-concert maudit – Maurice Magre

C’est au fond du faubourg, après les cheminées…
Le chemin de charbon mène au café-concert…
Les maisons sont autour lépreuses, lézardées
Et les enfants qu’on voit sont rongés d’un mal vert.
Et là, pour le plaisir de l’alcool et des femmes
Viennent les matelots halés par les saisons,
Les chauffeurs qui se sont roussis auprès des flammes
Dans les soutes, les déchargeurs de cargaisons.
Et là, viennent les trafiquants de chair humaine,
Le troupeau paria des quais et des chalands,
L’arabe d’un gris sale et le nègre d’ébène,
Déchets d’orientaux pourris par l’occident.
Sur la porte flamboie une lanterne rouge.
Le ruisseau semble autour charrier des typhus.
C’est un bouge d’enfer maudit entre les bouges,
C’est le café-concert dont on ne revient plus.
Car la mauresque juive a des seins magnifiques
Qui pendent pesamment sur son corps glorieux,
Et sa danse du ventre est grotesque et lubrique
Et la faim de sa chair vous coule par les yeux.
Car le clown en gants blancs, en chapeau haut de forme
Grimace en imitant le hibou et le chat,
Si drôlement qu’on est saisi d’un rire énorme
Dont on roule par terre au milieu des crachats.
Dans les verres le vin rougeoie et le punch flambe.
L’air est opaque et sent le tabac et la chair
Et les filles montrent leurs gorges et leurs jambes
Dans des tangos coupés de coups de revolver.
Et le plaisir est tel de danser, d’être ivrogne,
De toucher des corps mous en beuglant des refrains,
De sentir la sueur des torses et des trognes,
Qu’on ne ressort jamais de cet enfer divin.
Pendant l’éternité durera cette fête.
On voit, en regardant de près, sous les gants blancs
Du clown, bouger les os de sa main de squelette,
Il a l’orbite vide et le crâne branlant.
Ces accroche-cœur bruns sont collés sur des tempes
Dont la peau est séchée et tombe par endroits.
Et la juive qui danse aux clartés de la lampe
Tourne son ventre ainsi qu’un astre mort et froid.
L’opulente Carmen a des tibias maigres
Pour supporter un corps qui va se dissolvant,
Et la rouquine étreint un long spectre de nègre
Et dans leur rire on voit se déchausser leurs dents.
Le matin charbonneux sur des quais de halage
Apparaît à travers des formes de vaisseaux…
Et les hommes dans le quartier des débardages,
Avec le dos courbé cheminent en troupeau…
Le bouge au loin frémit et danse dans la pluie…
Et titubant, un matelot, sous le fanal,
Regarde au ciel passer la brume avec la suie…
— O soleils qui montaient sur l’océan austral!…























