
La descente du fleuve – Maurice Magre

Nous n’arriverons jamais! Allez plus vite, rameurs! Sous la toiture en
bambous de mon bateau, à force d’avoir bu du vin, je ne vois qu’un
morceau circulaire du ciel où dansent les étoiles. Descendez, descendez
le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.
Où allons-nous! Je ne sais pas bien. Mais allez plus vite, rameurs. Sous
la toiture en bambous de mon bateau, je ne vois, à force d’avoir bu du
vin, qu’une partie de mon âme où dansent des souvenirs. Descendez,
descendez le fleuve, rameurs. Nous n’arriverons jamais!
Là-bas, il y a une maison où m’attend une femme belle comme un morceau
de jade blanc. Allez plus vite, rameurs. J’ai tellement bu de vin que je
n’arriverai pas à la reconnaître. Descendez, descendez le fleuve,
rameurs, nous n’arriverons jamais!
C’est elle! Elle me fait signe. Elle trouve que je suis en retard. Allez
plus vite, rameurs! Mais j’ai tellement bu du vin qu’il me semble que
son visage est changé et que je suis en présence de Siva le destructeur
des formes. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons
jamais.
Toutes les lanternes s’éteignent sur la rive. On entend au loin crier
les panthères. Allez plus vite, rameurs. Il y a un endroit solitaire où
commence la forêt. Vous me déposerez là et je m’en irai droit devant moi
car la sagesse m’attend au pied d’un banian. Descendez, descendez le
fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.























