Description de la Corne d’Abondance – Joachim Du Bellay
Acheloys cet amoureux fleuue,
Se faiſant Taureau mugiſſant,
Contrɇ Herculɇ au cõbat ſe treuue,
Mais à ſon dam il fiſt epreuue
De l’ennemy le plus puiſſant.
De cornes ſa testɇ embellie
De l’vne eut le front deſarmé.
Les Naiades l’ont recuillie,
Et des plus beaux theſors remplie,
Dont le cours de l’an ſoit ſemé.
La ſont les vermeillettes roſes,
Des lys la royalle blancheur,
La les oeillez, la ſont encloſes
Mile marguerites decloſes
A la matinal freſcheur.
Le eſt la pomme colorée,
La eſt le citron verdiſſant,
La l’oliue tant honnorée,
La l’orange iaune dorée,
La le beau grenad rougiſſant.
La riche pommɇ enluminée,
Prix de la plus belle des trois,
De ce Cor ſoit exterminée.
Trop dure fut ſa destinée,
Qui fut la mort de tant de Rois.
Celles, par qui la Cyprienne
D’Atalante tarda le cours,
Soient dedans cete corne mienne,
Et facɇ Amour, qu’il m’en auienne
Contre vous ſemblable ſecours.
Ces fleurs ie voiiɇ à la plus belle.
Mon oeil la void, mon coeur la ſent :
Mais ie ne diray le nom d’elle,
Chacune ſe peult iuger telle,
Puis qu’à toutes i’en fay preſent.
De milɇ autres icy cachées
Les champs de Cypre ſont fourniz.
Pour vous y furent arrachées
Celles, qui ſont du ſang tachées
D’Hyacint’, Narciſſɇ, Adonis.
Venus, qui congnoiſt voz merites,
En ſon verger les fiſt cuillir
Par les mains de ſes trois Carites :
Ses faueurs ne ſont pas petites,
Veillez en gré les recuillir.
La riche corne floriſſante
Ie la comparɇ à voz valeurs.
La fleur des ans eſt periſſante,
Et puis la ſaiſon rauiſſante
Paliſt les vermeilles couleurs.
Les fruitz, qui les beautez nouriſſent,
Ne laiſſez en l’arbre ſeicher.
Cuillir les fault, quãd ilz meuriſſent,
Außi ſans meurir ilə flétriſſent,
S’on les veult trop verds arracher.