Contre les envieux poètes – Joachim Du Bellay
L’or n’eſt point ſi precieux,
Si ferme n’eſt point encore
Le metal audacieux,
Qui tous ſes freres deuore,
Commɇ vn vers, qui nous honnore.
Les vers ſont plus doux que miel.
Les vers ſont enfans du ciel
Heureux, qui par vn Homere
A domté la mort amere.
Heureux, qui pour guidɇ ont eu
La louange, qui eſt mere,
Et fille de la vertu.
Mais cete louangɇ encor’
Fille des Dieux auoüable
Paſſe l’indique theſor,
Venant d’vn loüeur loüable.
C’eſt vn bruuagɇ amïable,
Plus deux que celuy des cieux,
Pour mettre du ranc des Dieux
L’âme digne de le boire :
Et pour grauer vne gloire
Au marbre du firmament
Ferrement de la Memoire
Plus dur que le diament.
Heureux vous estes mes vers,
Heureuſe tu es ma Lire,
Que deux pöetes diuers
Daignent pour ſuiect elire.
Pour tes louanges ecrire
Soucelle d’vn arc diuin
Tire par l’air Angeuin
Vn trait François, & Patriere
En courant, laiſſe derriere
Les mieux empennez espris,
Qui volent par la carriere
Des vieux Romains bien appris.
Par leurs vers laborieux,
Brulans de voir la lumiere
Nostre Loire glorieux
Enfle ſa courſe premiere.
Sa trace non coutumiere
Sous la bride de ma voix
Se ioint au Loir Vandomois,
Qui s’egalɇ au Roy des fleuues.
L’Olive, & ſes branches neuues
Puiſſent ainſi deſormais
Marier aux foreſtz veuues
Mon renom pour tout iamais.
La Naturɇ, & les Dieux ſont
Les architectes de hômes.
Ces deux (ô Ronſard) nous ont
Bâtiz de meſmes atômes.
Or ceſſent donques les Mômes
De mordre les ecriz miens,
Puis qu’ilz ſont freres des tiens,
Que les plus haux dieux admirent.
Si deux bons archers aspirent
Ficher leur traitz au milieu
Du blanc, bien ſouuent ilz tirent
Tous deux en vn meſme lieu.
Peletier me fiſt premier
Voir l’Ode, dont tu es prince,
Ouurage non coutumier
Aux mains de nostre prouince.
Le ciel voulut que i’apprinſe
A le rapoter ainſi,
A toy me ioignant außi,
Qui cheminois par la trace
De nostre commun Horace,
Dont vn Demon bien appris
Les traitz, la douceur, la grace
Graua dedans tes espriz.
La France n’auoit qui peuſt,
Que toy, remonter de chordes
De la Lire le vieil fuſt,
Ou brauement tu accordes
Les douces Thebaines Odes.
Et humblement ie chantay
L’Olive, dont ie plantay
Les immortelles racines.
Par moy les Graces diuines
Ont faict ſonner aſſez bien
Sur les riues Angeuines
Le Sonnet Italien :
Dont le branlɇ industrieux,
Et la peſante meſure
De ſes piez laborieux,
Qui ne vont à l’auanture
Par les champs, dont la peinture
Dyapre ces belles fleurs,
N’entendent point les valeurs,
Que la Lire babillarde
Te fredonne plus gaillarde
Ores hault, & ores bas
Sur ſa chorde fretillarde
A la cadence des pas.
Le nouriſſon abreuué
Du laict de la douce Muſe
Filz des Dieux eſt approuué,
Et Apollon, qui s’amuſe
A l’enſeigner, ne refuſe
Le marier aux neuf Sœurs,
Dont tu goûtois les douceurs
Lors que la ieuneſſe tendre,
Qui de ſoy ne peut étendre
Ses foibles membres au cours,
En vain me faiſoit attendre
Orphelin de vray ſecours.
Voila comment le bonheur
De ceulx, que la Muſɇ estime,
S’enuolɇ au Palais d’honneur :
Mais l’Enuie, qui ſe lime
De voir la vertu ſublime,
Dedans ſon paſle manoir
Plâtré de ſang verd, & noir
Guigne de trauers les œuures
Des ingenieux maneuures,
Et regorge tout expres
Le noir venin des couleuures,
Pour le remacher apres.
Qui le mâtin vilageois
A veu tombé ſous la force
Du genereux doguɇ Anglois,
Il a veu, commɇ il s’efforce
En vain d’vne longuɇ entorce
Sous le mords entrelaßé.
Il a le dos herißé
Parmi ſa dent venimeuſe
Coulɇ vne bauɇ ecumeuſe :
Et horriblement grinſant
Degorge ſa voix fumeuſe
D’vn oeil de feu rougiſſant.
Telz ſotn les chiens animez,
Qui loing de Parnaſɇ abondent.
Qui d’abois enuenimez
Aux ſaintes pucelles grondent.
Mais comme la negɇ ilz fondent
Aux raiz de ce Dieu ſçauant,
Qui a poußé bien auant
Son chef ſur nostrɇ hemisphere :
Malgré la nuit, qui espere
Sortant de ſon noir ſeiour
Rebander (ô vitupere)
Les yeux de nostre beau iour.
I’oy le combat ancien
Du Cornet contre la Lire
Du Prince muſicien,
Qui a d’vn iuste martire
Puni le vaincu Satyre,
Las ! qui en vain ſe repent
Voyant ſa peau, qui luy pent.
Ie voy ſes entrailles viues,
Ses nerfz, ſes venes craintiues
Découuertes treſſaillir :
Ie voy dieux herbeuſes riues
De l’eau de ſes yeux ſaillir.
Ie voy plus de cent ruiſſeaux
Colez de fangɇ, & de bourbe,
Enfans des horribles eaux
Du grand fleuue neu’foi’courbe
Au tour de la noire tourbe.
Ilz ne pauent en coulant
Leur fond de ſable roulant.
Des herbes eſt leur ceinture,
Dont forcerent la Nature,
Les deux filles du Soleil :
Leurs ondes font la teinture
De l’obliuieux Sommeil.
Mais les fleuues débordez,
Qui du ſainst Parnaſe ſourdent,
Courent à floz débridez,
Qui les campaignes eſſourdent.
Ores leurs ſors braz deſſoûdent
Leurs ponts, ecluſes, & pors,
Qui fertilizent leurs bors
De mile palmes gaingnées.
Ores de fleurs couronnées,
Et d’vn meſmɇ enfantement
Auecques l’Aurore nées
Se bornent plus lentement.
Volez bienheureux oiſeaux,
Meſſagers de la victoire,
Sur les eternelles eaux
Des filles de la Memoire.
Ie voy venir la gent noire.
Mile corbeaux enuieux,
Qui du bord obliuieux,
Et des chaulx riuages mores
Icy reuolans encores,
Troublent d’vn ſon eclattant
Les nouueaux Cignes, qui ores
Par la France vont chantant.
Qu’on laſche l’etomiſſeur,
Qui lentement par l’air nâge,
Sur ce milan rauiſſeur.
Il a laißé le carnage,
Il a haußé le plumâge.
Sus fauconnier, delongez
Les ſacres encouragez,
Qui volent à tire d’aele.
Voyez la guerre cruelle.
Voyez l’importun aſſault.
Voyez rouler peſlemeſle
Et ſacrɇ, & milan d’enhault.
I’oy la babillarde voix
De la Piɇ iniurieuſe,
Qui s’eſt ſauuée en ce bois.
C’eſt la race furieuſe,
Qui iadis trop curieuſe
D’egaler ſes facheux ſons
O Muſes ! à voz chanſons,
Priſt cete nouuelle forme,
Temoing de ſa faultɇ enorme,
Demeurant touſiours apres
Et depiteuſɇ, & difforme,
Et iniure des forestz.
Voiray-ie point dépouiller
La grand’ troupe deloyale,
Qui du bec oſoit ſouiller
La belle fleur liliale ?
Ie voy la Nymphe royale,
Qui les éparpille tous,
Et d’vn ſon heureux, & doux
Reclame la bande blanche.
C’eſt la Margverite franche
Promiſɇ aux Astres luyſans,
Si la Parque ne me tranche
Le fil de mes ieunes ans.
D’ou vient ce plumâge blanc,
Qui ma forme premierɇ emble ?
Deſiai l’vn, & l’autre flanc
Deſſous vnɇ aele me tremble.
Nouueau Cigne, ce me ſemble,
Ie remply l’air de mes criz.
Mes aeles ſont mes ecriz,
Et ie porte par le monde
La memoire vagabonde
De mon Prince non pareil
Des l’Aurore, iuſq’à l’onde,
Ou ſe baigne le Soleil.