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Contre les envieux poètes – Joachim Du Bellay

D'après le Cantique des cantiques, Paul Klee (1921)

Tableau : D'après le Cantique des cantiques, Paul Klee, 1921

L’or n’est point si precieux,
Si ferme n’est point encore
Le metal audacieux,
Qui tous ses freres deuore,
Commɇ vn vers, qui nous honnore.
Les vers sont plus doux que miel.
Les vers sont enfans du ciel
Heureux, qui par vn Homere
A domté la mort amere.
Heureux, qui pour guidɇ ont eu
La louange, qui est mere,
Et fille de la vertu.
Mais cete louangɇ encor’
Fille des Dieux auoüable
Passe l’indique thesor,
Venant d’vn loüeur loüable.
C’est vn bruuagɇ amïable,
Plus deux que celuy des cieux,
Pour mettre du ranc des Dieux
L’âme digne de le boire :
Et pour grauer vne gloire
Au marbre du firmament
Ferrement de la Memoire
Plus dur que le diament.
Heureux vous estes mes vers,
Heureuse tu es ma Lire,
Que deux pöetes diuers
Daignent pour suiect elire.
Pour tes louanges ecrire
Soucelle d’vn arc diuin
Tire par l’air Angeuin
Vn trait François, & Patriere
En courant, laisse derriere
Les mieux empennez espris,
Qui volent par la carriere
Des vieux Romains bien appris.
Par leurs vers laborieux,
Brulans de voir la lumiere
Nostre Loire glorieux
Enfle sa course premiere.
Sa trace non coutumiere
Sous la bride de ma voix
Se ioint au Loir Vandomois,
Qui s’egalɇ au Roy des fleuues.
L’Olive, & ses branches neuues
Puissent ainsi desormais
Marier aux forestz veuues
Mon renom pour tout iamais.
La Naturɇ, & les Dieux sont
Les architectes de hômes.
Ces deux (ô Ronsard) nous ont
Bâtiz de mesmes atômes.
Or cessent donques les Mômes
De mordre les ecriz miens,
Puis qu’ilz sont freres des tiens,
Que les plus haux dieux admirent.
Si deux bons archers aspirent
Ficher leur traitz au milieu
Du blanc, bien souuent ilz tirent
Tous deux en vn mesme lieu.
Peletier me fist premier
Voir l’Ode, dont tu es prince,
Ouurage non coutumier
Aux mains de nostre prouince.
Le ciel voulut que i’apprinse
A le rapoter ainsi,
A toy me ioignant außi,
Qui cheminois par la trace
De nostre commun Horace,
Dont vn Demon bien appris
Les traitz, la douceur, la grace
Graua dedans tes espriz.
La France n’auoit qui peust,
Que toy, remonter de chordes
De la Lire le vieil fust,
Ou brauement tu accordes
Les douces Thebaines Odes.
Et humblement ie chantay
L’Olive, dont ie plantay
Les immortelles racines.
Par moy les Graces diuines
Ont faict sonner assez bien
Sur les riues Angeuines
Le Sonnet Italien :
Dont le branlɇ industrieux,
Et la pesante mesure
De ses piez laborieux,
Qui ne vont à l’auanture
Par les champs, dont la peinture
Dyapre ces belles fleurs,
N’entendent point les valeurs,
Que la Lire babillarde
Te fredonne plus gaillarde
Ores hault, & ores bas
Sur sa chorde fretillarde
A la cadence des pas.
Le nourisson abreuué
Du laict de la douce Muse
Filz des Dieux est approuué,
Et Apollon, qui s’amuse
A l’enseigner, ne refuse
Le marier aux neuf Sœurs,
Dont tu goûtois les douceurs
Lors que la ieunesse tendre,
Qui de soy ne peut étendre
Ses foibles membres au cours,
En vain me faisoit attendre
Orphelin de vray secours.
Voila comment le bonheur
De ceulx, que la Musɇ estime,
S’enuolɇ au Palais d’honneur :
Mais l’Enuie, qui se lime
De voir la vertu sublime,
Dedans son pasle manoir
Plâtré de sang verd, & noir
Guigne de trauers les œuures
Des ingenieux maneuures,
Et regorge tout expres
Le noir venin des couleuures,
Pour le remacher apres.
Qui le mâtin vilageois
A veu tombé sous la force
Du genereux doguɇ Anglois,
Il a veu, commɇ il s’efforce
En vain d’vne longuɇ entorce
Sous le mords entrelaßé.
Il a le dos herißé
Parmi sa dent venimeuse
Coulɇ vne bauɇ ecumeuse :
Et horriblement grinsant
Degorge sa voix fumeuse
D’vn oeil de feu rougissant.
Telz sotn les chiens animez,
Qui loing de Parnasɇ abondent.
Qui d’abois enuenimez
Aux saintes pucelles grondent.
Mais comme la negɇ ilz fondent
Aux raiz de ce Dieu sçauant,
Qui a poußé bien auant
Son chef sur nostrɇ hemisphere :
Malgré la nuit, qui espere
Sortant de son noir seiour
Rebander (ô vitupere)
Les yeux de nostre beau iour.
I’oy le combat ancien
Du Cornet contre la Lire
Du Prince musicien,
Qui a d’vn iuste martire
Puni le vaincu Satyre,
Las ! qui en vain se repent
Voyant sa peau, qui luy pent.
Ie voy ses entrailles viues,
Ses nerfz, ses venes craintiues
Découuertes tressaillir :
Ie voy dieux herbeuses riues
De l’eau de ses yeux saillir.
Ie voy plus de cent ruisseaux
Colez de fangɇ, & de bourbe,
Enfans des horribles eaux
Du grand fleuue neu’foi’courbe
Au tour de la noire tourbe.
Ilz ne pauent en coulant
Leur fond de sable roulant.
Des herbes est leur ceinture,
Dont forcerent la Nature,
Les deux filles du Soleil :
Leurs ondes font la teinture
De l’obliuieux Sommeil.
Mais les fleuues débordez,
Qui du sainst Parnase sourdent,
Courent à floz débridez,
Qui les campaignes essourdent.
Ores leurs sors braz dessoûdent
Leurs ponts, ecluses, & pors,
Qui fertilizent leurs bors
De mile palmes gaingnées.
Ores de fleurs couronnées,
Et d’vn mesmɇ enfantement
Auecques l’Aurore nées
Se bornent plus lentement.
Volez bienheureux oiseaux,
Messagers de la victoire,
Sur les eternelles eaux
Des filles de la Memoire.
Ie voy venir la gent noire.
Mile corbeaux enuieux,
Qui du bord obliuieux,
Et des chaulx riuages mores
Icy reuolans encores,
Troublent d’vn son eclattant
Les nouueaux Cignes, qui ores
Par la France vont chantant.
Qu’on lasche l’etomisseur,
Qui lentement par l’air nâge,
Sur ce milan rauisseur.
Il a laißé le carnage,
Il a haußé le plumâge.
Sus fauconnier, delongez
Les sacres encouragez,
Qui volent à tire d’aele.
Voyez la guerre cruelle.
Voyez l’importun assault.
Voyez rouler peslemesle
Et sacrɇ, & milan d’enhault.
I’oy la babillarde voix
De la Piɇ iniurieuse,
Qui s’est sauuée en ce bois.
C’est la race furieuse,
Qui iadis trop curieuse
D’egaler ses facheux sons
O Muses ! à voz chansons,
Prist cete nouuelle forme,
Temoing de sa faultɇ enorme,
Demeurant tousiours apres
Et depiteusɇ, & difforme,
Et iniure des forestz.
Voiray-ie point dépouiller
La grand’ troupe deloyale,
Qui du bec osoit souiller
La belle fleur liliale ?
Ie voy la Nymphe royale,
Qui les éparpille tous,
Et d’vn son heureux, & doux
Reclame la bande blanche.
C’est la Margverite franche
Promisɇ aux Astres luysans,
Si la Parque ne me tranche
Le fil de mes ieunes ans.
D’ou vient ce plumâge blanc,
Qui ma forme premierɇ emble ?
Desiai l’vn, & l’autre flanc
Dessous vnɇ aele me tremble.
Nouueau Cigne, ce me semble,
Ie remply l’air de mes criz.
Mes aeles sont mes ecriz,
Et ie porte par le monde
La memoire vagabonde
De mon Prince non pareil
Des l’Aurore, iusq’à l’onde,
Ou se baigne le Soleil.

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