
Baisers morts – Maurice Magre

Au fond de tant de lits ses reins se sont pliés
Et tant de corps humains lui furent familiers!
Elle s’est exposée aux regards de tant d’hommes,
Elle a tant caressé, tant répandu le baume
De ses lèvres, elle a tant de fois dit les mots
Purs ou grossiers, qui sont nos plaisirs et nos maux,
Et tant de fois sué cette sueur amère
Dans la moiteur et la fatigue mortuaire
Qui suit le dernier spasme et le dernier frisson,
Que lorsque je m’endors sur son corps infécond,
Elle doit, en fermant les yeux dans les ténèbres,
Oublier quelles mains, quel front, quelles vertèbres
Sont couchés là, quel est le visage et le nom
De l’homme devenu ce soir son compagnon,
Que ses amants anciens prennent ma place étroite,
Que je sens leurs désirs défunts qui la convoitent,
Leurs frôlements avec les tares de leurs corps
Et que mon lit est plein de tous leurs baisers morts.























