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Visages – Walt Whitman

Visages – Walt Whitman

I

En déambulant les trottoirs ou en suivant les chemins dans la campagne, voyez donc, quels visages !
Visages d’amitié, de rigueur stricte, de prudence, de suavité, d’idéalité.
Le visage où se reflète la prescience du spirituel, l’ordinaire visage de bonté, toujours bienvenu,
Le visage qui est comme un chant, les visages magnifiques des avocats et des juges selon la nature, larges au sommet postérieur du crâne.
Ceux des chasseurs et des pêcheurs bombés aux sourcils, ceux rasés et blêmes des bourgeois orthodoxes.
Le visage pur, exalté, gonflé de désir, interrogateur de l’artiste.
Le visage de laideur d’une âme magnifique, le visage de beauté qu’on déteste ou qu’on méprise,
Les visages sacrés des petits enfants, le visage illuminé de la mère aux petits nombreux.
Le visage de l’intrigue d’amour, le visage de la vénération,
Le visage qu’on dirait d’un rêve, le visage tel qu’un roc immobile.
Le visage vidé de son bien et de son mal, visage émasculé,
Faucon sauvage aux ailes rognées par les ciseaux.
Etalon qui a cédé à la fin aux courroies et au fer du châtreur.
Déambulant ainsi les trottoirs ou passant sur les bacs aux incessantes traversées, voici des visages, des visages, toujours des visages.
Je les vois et ne me plains pas, tous me satisfont.

II

Pensez-vous que tous ces visages me satisferaient, si je croyais qu’ils fussent à eux-mêmes leur propre fin ?

Celui-là vraiment est trop pitoyable pour être le visage d’un homme,
C’est quelque ignoble pou implorant la permission d’exister et rampant pour l’obtenir,
Quelque larve roupieuse bénissant ce qui lui permet de se glisser dans son trou.

Ce visage est un museau flaireur de chien en quête de déchets,
Des serpents gîtent en cette bouche-là, j’entends leur sifflement menaçant.

Ce visage est une brume plus glaciale que la mer arctique.
Ses bancs de glace, lorsqu’ils passent, lourds et chancelants, font un bruit pareil à un broiement.

Ce visage est plein d’herbes amères, celui-ci est un vomitif, ils n’ont pas besoin d’étiquettes,
Et en voici d’autres évoquant les rayons de la pharmacie, le laudanum, le caoutchouc ou l’axonge.

Ce visage est une épilepsie, sa langue, sans pouvoir articuler, profère le cri qui n’a plus rien d’humain.
Ses veines le long du cou se gonflent, ses yeux se révulsent au point de ne plus montrer que le blanc,
Ses dents grincent, les paumes de ses mains sont déchirées par les ongles des doigts contractés.
L’homme roule à terre et se débat en écumant, bien qu’il soit pour tous en train de spéculer raisonnablement.

Ce visage est rongé par la vermine et les vers,
Et celui-ci est un poignard d’assassin à moitié tiré de sa gaine.

Ce visage est redevable au fossoyeur de son lugubre salaire.
Une cloche des morts tinte en lui sans relâche.

III

Traits de mes égaux, vous voudriez peut-être me tromper avec votre cortège fripé et cadavérique ?
Oh ! Il n’est pas en votre pouvoir de me tromper.

Je vois s’écouler votre flot circulaire, jamais effacé,
Je vois par-dessous les bords de vos masques ignobles
et hagards.

Disloquez-vous et tortillez-vous autant que vous le voudrez, farfouillez avec vos museaux de poissons ou
de rats,
Vous serez débarrassés de vos muselières, je vous dis que vous le serez.

J’ai vu un jour le visage de l’idiot le plus barbouillé et le plus baveux qu’on gardait à l’asile,
Or je savais pour ma consolation ce que les autres ne savaient pas,
Je savais quelles étaient les lois qui avaient vidé et ruiné mon frère.
Celles-ci attendent leur heure pour balayer de la demeure écroulée les décombres,
Et je reviendrai voir dans une vingtaine d’âge ou deux.
Et je trouverai le vrai maître du logis, parfait et intact, et valant en tous points autant que moi.

IV

Le Maître avance, avance encore.
Toujours une ombre le précède, toujours s’allonge la main tendue qui fait avancer les traînards.
De ce visage émergent des étendards et des chevaux — ô splendeur ! Je vois ce qui vient.
Je vois les hauts casques des sapeurs, je vois les bâtons des coureurs qui ouvrent un passage,
J’entends les tambours de la victoire.

Ce visage est une barque de sauvetage,
Celui-ci est le visage souverain et barbu qui ne demande aux autres nul avantage,
Ce visage est un fruit savoureux prêt à être dégusté,
Ce visage de jeune gars rayonnant de santé et de sincérité est un programme de tout ce qu’il y a de bien au monde.

Ces visages-là, qu’ils soient endormis ou éveillés, sont une attestation.
Ils montrent que leur lignée se rattache au Maître lui-même.

Du bénéfice de ce que j’ai dit je n’exclus personne — rouges, blancs ou noirs, tous sont des dieux en puissance.
En chaque demeure est le germe, il éclora après un millier d’années.

Des taches ou des fêlures aux fenêtres ne me troublent pas.
Derrière se trouvent de grandes et suffisantes choses qui me font des signes,
Je lis la promesse et j’attends patiemment.

Ce visage est celui d’un grand lis épanoui.
Et la fleur parle à l’homme aux hanches souples près des palis du jardin :
Viens, s’écrie-t-elle, viens près de moi, homme aux souples hanches.
Reste à mes côtés afin que je m’appuie sur toi aussi haut que je le pourrais,
Remplis-moi de ton miel pâle, penche-toi sur moi,
Frotte contre moi ta barbe irritante, frotte-la contre mon sein et mes épaules.

V

Voici le bon vieux visage de la mère aux enfants nombreux,
Faites silence ! Le contentement m’inonde.

Calme et tardive s’élève la fumée du dimanche matin,
Elle plane basse dans l’air au-dessus des rangées d’arbres près des clôtures,
Elle plane légère près des sassafras et des merisiers, et des églantiers qui croissent au-dessous d’eux.

J’ai vu à une soirée les femmes opulentes en grande toilette.
J’ai entendu ce que chantaient depuis si longtemps les poètes,
J’ai appris qui avait rejailli, pourpre de jeunesse, de l’écume blanche et du bleu des eaux.

Voyez cette femme !

Elle regarde de sous sa coiffe de quakeresse, son visage est plus clair et plus beau que le firmament.

Elle est assise dans un fauteuil, sous le porche ombragé de la ferme.
Le soleil envoie justement un rayon sur sa vieille tête blanche.

La toile de sa robe ample est de nuance crème,
Ses petits-fils ont cultivé le lin dont elle est faite et ses petites-filles l’ont filé avec la quenouille et le rouet.

Elle est le caractère mélodieux de la terre,
Le terme au delà duquel la philosophie ne peut aller ni ne désire aller,
La mère justifiée des hommes.

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