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Spleen à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle – Frédéric Beigbeder

Spleen à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle – Frédéric Beigbeder

T’as gobé ? T’as gobé ? Tagobétagobétagobé ? Qui êtes-vous ? Pourquoi on se parle à deux centimètres du visage ? Est-il exact que vous avez lu mon dernier livre ? Pouvez-vous me garantir que je ne RÊVE pas ? Est-il possible d’avoir une aussi jolie bouche de couleur rouge ? Est-il RAISONNABLE d’être aussi mignonne, d’avoir vingt et un ans et un tee-shirt taille XXXS ? Réalisez- vous le risque que vous prenez en me faisant des compliments avec des yeux aussi bleus ?

Pourquoi je moitise ma main dans la vôtre ? Pourquoi vos genoux me donnent-ils envie d’in- venter des verbes transitifs ? Et d’abord quelle heure est-il ? Comment vous appelez-tu ? Est-ce que tu voulez m’épouser ? Pourrais-tu me dire où nous sommes en ce moment ? C’est quoi le Car-en-Sac que tu as mis sur nos langues ? Pourquoi ces rayons lasers cisaillent-ils une nappe d’air liquide ? Pour qui sont ces magnums de Champagne qui sifflent sur nos têtes ? Au bout de combien de temps on regrette d’être venu au monde ? Tu sais que t’as de beaux yeux tu sais ? Pourquoi pleurez-vous ? Quand est-ce que tu m’embrasses ? Voulez-vous une autre vodka ? Quand est-ce qu’on se réembrâsse ? Pourquoi ne dansez-vous plus ? Qui sont tous ces gens ? Tes amis ou mes ennemis ? Tu veux enlever ton pull s’il vous plaît ? Tu veux combien d’enfants ? Quels sont vos prénoms favoris ?

Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Si on sortait prendre l’air ? On est déjà dehors ? On va chez toi ou chez moi ? Si j’appelais un taxi ? Tu préfères marcher ? Pourquoi remonter l’avenue des Champs-Elysées ? Est-il sérieux d’enlever ses mocassins pour marcher sur du goudron ? Peut-on faire chauffer une cuillère sur la tombe du Soldat Inconnu ? Tu as un petit ami ? Pour- quoi je pense la même chose que toi ? Tu connais beaucoup de gens qui prononcent les mêmes mots au même moment ? Que fait ce flic à nous regarder fixement ? Pourquoi toutes ces voitures tournent-elles autour de l’Arc de Triomphe ? Pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux ? Et nous ? Pourquoi ne rentrons-nous pas chez nous ? Combien de temps allons-nous rester là, assis sur le parvis de l’Étoile, à nous rouler des pelles par deux degrés centigrades au lieu de faire l’amour dans un lit comme tout le monde ?

Tu crois qu’on a bien fait de voler son képi ? Tu es sûr que les policiers courent moins vite que nous ? Elle est à toi cette moto ? Tu es certaine de pouvoir conduire dans cet état ? Tu veux pas ralentir ? Pourquoi prendre le périph’ ? Est-il malin de se pencher comme ça dans les virages à 180 à l’heure ? Est-il légal de slalomer entre les camions à six heures du matin ? De- main fera-t-il jour ? Pourquoi se rendre à l’aéro- port de Roissy-Charles-de-Gaulle ? La vie change-t-elle quand on change de ville ? À quoi sert-il de voyager dans un monde uniforme ? Tu n’as pas froid ? N’y a-t-il que moi ici qui me gèle les couilles ? Comment ? Tu n’entends rien de ce que je dis à cause de ton casque ? Je peux crier n’importe quoi alors ? Chanter « I wanna hold your hand » ? Continuer de te mentir en caressant ton dos sous ton pull, puis tes seins par-dessus ton soutif, puis mes doigts dans ta culotte, putain est-ce que ça te ferait ralentir ?

Où allons-nous garer cet engin ? Devant l’aérogare 1 ou dans le parking ? Pourquoi cette place de parking porte-t-elle le numéro 1D6 ? Cela ressemble à « indécise », pas vrai ? Combien de temps elle dure cette pilule ? Pourquoi les portes automatiques s’ouvrent-elles avant qu’on les touche ? Pourquoi ces néons blafards nous donnent l’impression de gambader sur la lune ? Faisons-nous vraiment ces bonds de six mètres ou est-ce une illusion ? Peux-tu recommencer à m’embrasser SVP ? Cela te dérange- rait-il que je décharge dans ta bouche ? Tu accepterais qu’on s’enferme aux chiottes pour que je baise ton visage ? Tu m’avaleras si je te lèche la chatte ?

C’était bien ? C’était très très bien ? Bon sang c’était super mais quelle heure est-il main- tenant ? Pourquoi les nuits doivent-elles TOUJOURS être remplacées par des journées ? Au lieu de marcher en sens inverse des tapis roulants à l’intérieur des gros tubes de plexiglas — tuyaux désordonnés construits dans les années 70, qui ressemblent aux pompes de respiration artificielle que l’on plonge dans la gorge des grands accidentés de la route — hein ? je disais : au lieu de faire les cons dans Roissy, si on prenait l’avion ? Le premier sur la liste des départs ? N’importe où sauf ici ? Pour que cette histoire ne finisse  jamais ? On s’envole pour le Venezuela ou la Biélorussie ou le Sri Lanka ou le Vietnam ? Là où le soleil est en train de se coucher ? Vois-tu les destinations crépiter en lettres tournantes sur le tableau démodé : Dublin ? Cologne ? Oran ? Tokyo ? Shanghai ? Amsterdam ? Madrid ? Edimbourg ? Colombo ? Oslo ? Berlin ? Chaque ville est-elle une question ? Regrettes-tu les avions qui s’envolent au bout de la piste ? Sais-tu qu’à leur bord il y a des hôtesses bleues qui servent probablement les premiers plateaux-repas sous cellophane à des businessmen sous Lexomil ? Entends-tu les annonces de départ égrenées d’une voix monocorde par une hôtesse triste pré- cédée d’un jingle électronique ? Puis-je caresser encore un peu tes lèvres avant de rentrer ? Qui de nous deux partira le premier ? Pourquoi oh pooourquoi faut-il se dire adieu ?

Est-ce que tu déprimes autant que moi dans les aéroports ? Ne trouves-tu pas qu’il y a une poésie dans ces lieux de passage ? Une mélancolie des départs ? Un lyrisme des retrouvailles ? Une densité dans l’air chargé d’émotions climatisées ? Combien de temps dure la descente ? Notre amour survivrait-il sans vacances chimiques ? Quand donc cesserons-nous de nous taire en regardant le jour se lever dans cette cafétéria vide ? Pourquoi tous les Relais H restent-ils fermés et les jeux vidéo éteints ? En- vies-tu ces cadres moyens qui attendent leur vol dans des antichambres dallées de linoléum, avachis sur des sofas orange, en buvant du café instantané ? Que faut-il penser de ce douanier à mauvaise haleine, de ce technicien de surface qui traîne une bruyante poubelle à roulettes, de ces clodos qui ronflent sur des banquettes en plastique mauve ? Que veulent-ils nous dire ? Qu’il n’y a plus de fuite possible ? Qu’on ne pourra jamais s’évader de soi-même ? Que les voyages ne mènent nulle part ? Qu’il faut être en vacances toute la vie ou pas du tout ? Pourrais- tu lâcher ma main s’il te plaît ? Ne sens-tu pas comme j’ai besoin d’être seul au milieu de ces bagages abandonnés ? Serait-il possible de se quitter sans trop souffrir, même devant la publicité « Envy » de Gucci ?

Et tandis que nous regardions, les yeux embués, s’envoler les 747, je ne pouvais m’empêcher de me poser une dernière question : pourquoi ne sommes-nous pas à bord ?