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Lettre à Jean Cocteau – Marcel Proust

Lettre à Jean Cocteau – Marcel Proust

(Peu après le 20 juin 1912)

Mon petit Jean

C’est assommant voilà que quand une lettre de moi doit être chez vous, j’en reçois une de vous qui ne l’avez pas encore eue. De sorte que je suis dans l’agitation jusqu’à ce que je tienne pour la vérité actuelle votre lecture de ma lettre et non ma lecture de la vôtre. C’est vrai que Reynaldo admire énormément la Danse de Sophocle et nous prenons tour à tour les pièces que nous préférons, nous nous les citons et de peur que l’autre en oublie qui sont peut’être encore mieux, nous ne sommes pas du même avis, nous en opposons une autre, pour avoir le plaisir de nous en signaler une de plus. Moi ma préférée à toutes est la première, Visitation. Mais ensuite je me rends compte que j’aime encore mieux celle que je viens de lire […]. Ainsi j’étais persuadé que la pièce sur Pallas que vous m’aviez récité[e] par ce matin glorieux où le soleil perçait Saint-Sébastien de ses flèches ne pourrait pas, si malléables que m’eussent paru les éléments de sa beauté, me rendre, quand elle se lèverait des pages, tout le rayonnement qui la transfigurait dans votre voix.

Or c’est juste le contraire qui est arrivé. Après vous avoir quitté ce matin-là, cherchant à revivre toutes mes impressions de cette belle matinée et repensant à votre récitation, j’avais eu tout d’un coup une crainte c’est que cette pièce si belle, si belle et neuve en ses pensées [,] ses images, ne le fût pas autant en son accent, qu’elle se rattachât trop par son début à l’intonation de certaines pièces de Madame de Noailles comme Les Héros. Or cette impression n’existe pas à la lecture. Le malentendu venait de votre voix. L’accent est absolument différent ; au besoin d’un coup de pouce amusant vers Alfred de Musset (ce qui n’a plus rien de l’involontaire irradiation par l’atmosphère contemporaine et ce qui n’est au contraire qu’un mérite de plus) vous montrez que vos énumérations, vos noms propres, votre « je » ne sont pas ceux de Madame de Noailles et que s’il le fallait pour le démontrer, vous sauriez faire allusion à Trois marches de marbre rose, mais avec autrement d’ampleur dans l’image et de profondeur dans l’inspiration.

Je vous ai déjà écrit toutes les beautés que je trouvais aux pièces parues dans le Figaro et dans la Revue hebdomadaire. Je crève de jalousie quand je vois dans vos ravissantes pièces sur Paris comme vous savez évoquer des choses que j’ai ressenties et que je n’ai pu arriver à exprimer que d’une façon si pâle. Or tout est dans la puissance de l’expression, et c’est cela qui fait durer, ou s’évanouir, des âmes d’ailleurs de même essence. Toujours vous trouvez le détail qui enfonce la vision ; ainsi dans ces fins d’après-midi au jardin qui sont une des choses que vous avez le plus parfaitement peintes, le lever des étoiles semblait infaisable. Mais vous le renouvelez, avec cette précision presque amusante :

Avec Cassiopée à droite

comme la jolie jupe qui s’évanouit dans l’obscurité d’une autre pièce où vous revenez sur la même impression et où je me rappelle vaguement des rimes : jonc, complet (le substantif !). L’anémone parigi-lacédemonienne, les gants clairs de Byron, Jean devenu tout un verger qu’un gardenia parfume, et Paris son Athènes, si je pense à tout cela, ce n’est pas que je ne reconnaisse et n’admire en ce livre de plus grand que tout cela, mais c’est que j’aime à « tenir les deux bouts de la chaîne » et à garder tout l’entre-deux, à ne pas renier devant les pièces les plus superbement « sérieuses » ce Prince frivole que j’aimais et dont la pièce la plus jolie fait si bien ici. Car c’est vraiment tout ce qu’il y a de plus particulier dans votre voix (physique) qu’on entend dans le vers que je ne me rappelle pas exactement.

Vous me direz pourquoi j’ai si mauvaise mine
Puisque vous prétendez qu’on sait tout à Paris

(mais je sais que c’est mieux que ça, ce n’est pas prétendez).

Voilà cher Jean : c’est émouvant de penser que de cette seule fleur si belle et si douce, si innocente et si penchée que vous êtes, a pu s’élever et se construire, sans que la tige flétrît et cessât de plaire et d’être flexible cette immense et solide et dense colonne de pensée et de parfum.

Tendrement et admirativement à vous

Marcel Proust