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L’esprit de la mer – Gertrud Kolmar

L’esprit de la mer – Gertrud Kolmar

La peau vitreuse de mes paupières
Rejette la nuit, rejette la lumière ;
Le plumage de tempête de la mouette
N’a pas de plume qui la brise.

Parce que son enveloppe bombée
N’a pas sauté de la prunelle stellaire de l’œil :
Il a vu la danse des baleines
Et n’a jamais senti ni sel ni varech.

Cet œil est éternellement ouvert ;
Le doux sommeil lui est refusé.
Il veut espérer une fermeture
À laquelle il n’ose pas croire.

Ma langue fut ligotée,
Et si je veux adresser une prière d’amour,
Ne parle avec des bouches brûlantes
À une oreille étrangère que le battement de mon cœur.

J’appelle avec des bras de lumière
Qui font tourbillonner les remous des écueils,
Qui flottent, bienheureuse miséricorde
De la barque à la coque rompue,

Et l’enfant royal boit
En un plaisir glacé mes cheveux jaunes :
Mon sein s’est mué en alvéole
Qui n’a jamais conçu ni jamais engendré.

La nageoire lissée de gris
Fait retentir contre moi la forte lame,
Le cri des albatros vole
Comme un ruban autour de mon front ;

Ainsi dois-je courtiser la mort,
Que l’écume m’apporte et que l’écume m’enlève :
Cela seul ne doit jamais mourir
Qui maintenant et éternellement reste infécond.