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Les mandragores – Clark Ashton Smith

Les mandragores – Clark Ashton Smith

Gilles Grenier le sorcier et sa femme Sabine, arrivant en basse Averoigne d’endroits inconnus ou à tout le moins non vérifiés, avaient choisi l’emplacement de leur hutte avec une soigneuse préméditation.

La hutte était proche de ces marais à travers lesquels les eaux paresseuses de la rivière Isoile, après avoir quitté la grande forêt, débordaient en canaux apathiques encrassés de roseaux et en étangs dissimulés par les laîches et recouverts d’écume comme des huiles de sorcière. Elle s’élevait parmi les osiers et les aulnes sur une basse élévation ayant la forme d’un tertre funéraire ; et devant, vers les marais, il y avait un petit champ riche en terreau où les courtes tiges grasses et les feuilles lustrées de la mandragore poussaient en une luxuriante abondance, atteignant une plénitude et une taille plus importantes que partout ailleurs dans cette province infestée de sorcellerie. Les racines charnelles et bifides de cette plante, considérée par plusieurs comme ressemblant au corps humain, étaient employés par Gilles et Sabine dans la composition de philtres d’amour. Leurs potions, concoctées avec soin et habileté, acquirent rapidement une merveilleuse renommée parmi les paysans et les villageois, et étaient même demandés parmi les gens d’un statut plus élevé, qui venaient en privé à la hutte du sorcier. Elles pouvaient faire émerger, disaient les gens, une chaleur bienveillante dans la poitrine la plus froide et la plus prudente, pouvaient faire fondre l’armure de la vertu la plus obstinée. Il en résulta que la demande pour ces remèdes souverains devint énorme.

Le couple se consacrait aussi à d’autres drogues et échantillons, des charmes et de la divination ; et Gilles, selon la croyance populaire, pouvait lire infailliblement ce que lui dictaient les étoiles. Fait plutôt curieux, considérant le tempérament du Quinzième Siècle, lorsque la magie et la sorcellerie jouissaient encore d’une si grande réprobation, lui et son épouse bénéficiaient d’une réputation qui n’était d’aucune façon mauvaise ou peu recommandable. Aucune inculpation de maléfice ne fut portée contre eux ; et en raison du nombre de mariages honnêtes favorisés par les philtres, le clergé local se contentait de ne pas tenir compte des nombreuses aventures amoureuses illicites qui avaient connu une issue fructueuse par le même intermédiaire.

Même au sein de leurs clients, bien peu était connu en ce qui concernait l’étrange couple, qui maintenaient la réserve propre à ceux qui se consacraient aux mystères et aux enchantements. Sabine, une femme charmante dotée d’yeux bleu-gris et de cheveux couleur de blé, et ne portant dans son apparence aucune trace de la sorcière traditionnelle, était manifestement beaucoup plus jeune que Gilles, dont la crinière et la barbe noirs étaient déjà touchés par le voile blanc du temps. Des visiteurs racontaient qu’elle avait été entendue à plusieurs reprises se disputer violemment avec son époux ; et les gens se mirent à faire des plaisanteries sur le sujet, soulignant que les philtres devraient être utilisés à la maison par ceux qui les fournissaient. Mais, mis à part de telles rumeurs et de telles grivoiseries, on pensait peu à ce sujet. Les malchances matrimoniales de Gilles et de son épouse, qu’elles fussent graves ou triviales, n’entachaient en rien la renommée de leurs potions d’amour.

En outre, peu de gens pensèrent à la présence de Sabine lorsque, cinq ans après l’arrivée du couple en Averoigne, les voisins et les clients remarquèrent que Gilles était seul. En réponse aux questions, le sorcier dit tout simplement que son épouse avait entrepris un long voyage pour rendre visite à des parents dans une province éloignée. L’explication fut acceptée sans discussion, et il ne vint à l’esprit de personne qu’il n’y avait eu aucun témoin oculaire du départ de Sabine.

Puis vint le milieu de l’automne ; et Gilles dit aux investigateurs, d’une manière quelque peu vague et indirecte, que son épouse ne reviendrait pas avant le printemps. L’hiver vint rapidement cette année et se termina tardivement, avec des neiges profondément encastrées dans la forêt et sur les hautes terres, et une lourde armure de glace effilochée sur les marais. Ce fut un hiver rempli de rudes épreuves et de privations. Lorsque le printemps tardif eut ouvert les bourgeons argentés des saules et recouvert les aulnes d’un feuillage de chrysolite, peu de gens pensèrent questionner Gilles concernant le retour de Sabine. Et plus tard, lorsque les calices pourpres des mandragores firent place à de petites pommes orangées, son absence prolongée fut prise pour acquis.

Gilles, vivant tranquillement avec ses livres et ses chaudrons, et ramassant les racines et les herbes requises pour ses médicaments magiques, était fort satisfait de voir ceci pris pour acquis. Il ne croyait pas que Sabine revînt jamais ; et son incroyance, semblait-il, était loin d’être irrationnelle. Il l’avait tuée un soir de l’automne, durant une dispute d’une hargne insoutenable, tranchant sa douce et pâle gorge en légitime défense avec un couteau qu’il avait arraché violemment de ses doigts lorsqu’elle l’avait élevé contre lui. Par la suite il l’avait enterrée, éclairé par les rayons tardifs d’une lune gibbeuse, sous les mandragores dans le fond du champ, replaçant avec beaucoup d’attention les mottes feuillues, de manière à ce qu’il n’y eut pas de preuves qu’ils eussent été dérangées autrement que par l’extraction de quelques racines de la façon du travail quotidien.

Après la fonte des longues neiges sur le champ, lui-même n’était plus absolument certain de l’endroit où il avait enterré son corps. Il remarqua, par contre, alors que la saison avançait, qu’il y avait un endroit où les mandragores poussaient encore plus que leur exubérance coutumière ; et cet endroit, croyait-il, était le site même de sa tombe. Lui rendant souvent visite, il souriait d’une secrète ironie et était satisfait plutôt que troublé par la pensée de cette nourriture charnelle qui pouvait bien avoir contribué à l’abondance des feuilles sombres et lustrées. En fait, cela pouvait bien être une ironie similaire qui l’avait poussé à choisir le champ de mandragores comme endroit pour y enterrer l’épouse sorcière assassinée.

Gilles Grenier n’éprouvait aucun remords à avoir tué Sabine. Ils vivaient un mauvais ménage depuis le début, et la femme lui avait démontré lors de leurs querelles quotidiennes la méchanceté venimeuse d’une véritable harpie. Il n’avait jamais aimé la mégère ; et il était beaucoup plus agréable d’être seul, avec son tempérament quelque peu sombre non perturbé par ses paroles acerbes et son visage jaunâtre et sa barbe grisonnante non lacérés ou déchirés par ses ongles tranchants.

Avec le retour du printemps, comme s’y était attendu le sorcier, il y eut une forte demande pour ses philtres d’amour au sein des soupirants et des filles épris d’amour du voisinage. Puis vinrent aussi vers lui les galants qui visaient à surmonter une chasteté obstinée, et les épouses qui souhaitaient rappeler un fantasme vagabond ou charmer les désirs interdits des jeunes hommes. Bientôt, il devint nécessaire pour Gilles de réapprovisionner son stock de potions de mandragore ; et avec ce but en tête, il sortit à minuit sous la pleine lune de mai pour aller extraire les racines fraîchement poussées desquelles il concocterait ses enchantements d’amour.

Souriant de manière sombre sous sa barbe, il se mit à cueillir les grandes plantes d’une pâleur lunaire qui abondaient sur la tombe de Sabine, extrayant avec une grande précaution les racines pivotantes ressemblant à des homoncules, employant pour ce faire un curieux déplantoir fait à partir d’un fémur de sorcière.

Bien qu’il fut fort habitué de contempler les formes folles et souvent vaguement humaines assumées par les mandragores, Gilles fut quelque peu surpris par l’apparence de la première racine. Elle semblait démesurément grande, anormalement blanche ; et, l’examinant de plus près, il vit qu’elle portait l’exacte ressemblance avec le corps et les membres inférieurs d’une femme, étant fourchue en son centre et formée avec précision jusqu’aux dix orteils ! Il n’y avait toutefois pas de bras, et la poitrine se terminait dans la grande touffe de feuilles oviformes.

Gilles était plus qu’étonné par la manière dont la racine semblait tourner et se tordre lorsqu’il la retira du sol. Il la laissa tomber précipitamment, et les membres miniatures frémirent, étendus sur l’herbe. Mais, après une courte réflexion, il considéra le prodige comme étant un possible indice de faveur satanique et continua son excavation. À sa grande stupéfaction, la racine suivante était formée de la même manière que la première. Une demi-douzaine d’autres, qu’il entreprit d’extraire, étaient formées en une parodie miniature de femme, des seins aux talons ; et au milieu du respect superstitieux mêlé de crainte et de l’étonnement avec lesquels il les regardait, il se rendit compte de leur ressemblance singulièrement intime avec Sabine.

Gilles fut profondément troublé par cette découverte, car la chose dépassait son entendement. Le miracle, divin ou démoniaque, commençait à revêtir un aspect sinistre et douteux. C’était comme si la femme assassinée était elle-même revenue ou avait d’une quelconque manière façonné son simulacre impie dans les mandragores.

Sa main tremblait lorsqu’il se mit à déterrer une autre pousse ; et travaillant avec moins d’attention que d’habitude, il ne retira pas l’entièreté de la racine à deux branches, la coupant maladroitement avec le déplantoir d’os tranchant.

Il vit qu’il avait sectionné l’une des petites chevilles. Au même instant, une plainte aiguë, pleine de reproches, ressemblant à la voix de Sabine elle-même plongée dans une douleur et une colère entremêlées, sembla percer ses oreilles avec une intolérable acuité, comme si la voix était venue d’une certaine distance. La plainte cessa et ne se répéta pas. Gilles, cruellement terrifié, se trouva en train de contempler le déplantoir, qui était maculé d’une tache sombre, semblable à du sang. Tremblant, il retira du sol la racine sectionnée et vit que d’elle dégouttait un fluide sanguin.

D’abord, dans sa sombre peur et son appréhension à demi coupable, il pensa enterrer les racines qui gisaient, blafardes, devant lui avec leur similitude fantastique et obscène avec la défunte sorcière. Il les cacherait loin de sa propre vue et de la connaissance des autres, de peur que le meurtre qu’il avait commis ne soit de quelque façon suspecté.

À présent, par contre, son inquiétude commençait à diminuer. Il lui apparut que, même vues par d’autres, les racines seraient considérées simplement comme un phénomène de la nature et ne pourrait en aucune manière trahir son crime, étant donné que leur ressemblance avec Sabine était une chose que personne sauf lui pouvait légitimement connaître.

En outre, pensa-t-il, les racines pouvaient bien posséder une vertu extraordinaire, et d’elles, peut-être, il pourrait concocter des philtres d’une puissance et d’une efficacité jamais égalée. Surmontant entièrement sa peur et sa répulsion initiales, il remplit un petit panier d’osier les figurines tremblotantes à la tête feuillue. Puis, il revint à sa hutte, ne voyant dans le bizarre phénomène que l’avantage curieux pour lequel il pouvait être détourné et oubliant complètement n’importe quelle autre signification plus sombre, comme cela aurait été perçu par d’autres à sa place.

Dans sa hardiesse impitoyable, il ne fut pas dérangé plus qu’il ne fallait par l’écoulement abondant d’une matière sanguine des mandragores lorsqu’il commença à les préparer pour son chaudron. Il attribua le sifflement furieux et infernal, la folle écume et le bouillonnement du mélange, comme un bouillon du diable, à l’efficacité unique de ses ingrédients. Il osa même choisir les plantes aux formes de femme les plus parfaites et les plus plantureuses, et les suspendit dans sa hutte parmi d’autres racines et des herbes séchées et des échantillons, se proposant de les consulter en tant qu’oracle du futur, comme il est coutume parmi les sorciers.

Les nouveaux philtres qu’il avait concoctés furent achetés par des consommateurs enthousiastes, et Gilles se risqua à les recommander pour leur vertu surpassante, laquelle pourrait entretenir une chaleur amoureuse dans une poitrine de marbre ou enflammer les morts eux-mêmes.

À présent, dans la vieille légende d’Averoigne que je conte ici, il est dit que le sorcier impie et audacieux, ne craignant ni Dieu ni diable ni sorcière, osa creuser de nouveau dans la terre de la tombe de Sabine, extrayant beaucoup d’autres racines blanches aux formes de femme, lesquelles criaient fortement en complainte sinistre à la lune déclinante ou gesticulaient comme des membres vivants face à sa violence. Et toutes celles qu’il retira étaient toutes formées de la même manière, en l’image miniature de la défunte Sabine de la poitrine aux orteils. Et d’elles, dit-on, il composa d’autres philtres, qu’il entreprit de vendre le temps voulu lorsque ceux-ci seraient demandés.

Comme il arriva, toutefois, ces dernières potions ne furent jamais distribuées ; et seulement une poignée des premières fut vendue en raison des conséquences effrayantes et calamiteuses qui suivirent leur utilisation. Car ceux à qui les potions avaient été administrées dans le privé, qu’ils furent hommes ou femmes, ne furent pas poussés par la furie géniale du désir, comme l’était le résultat voulu, mais furent poussés par une rage plus sombre, par une folie malheureuse et satanique, les incitant de façon irrésistible à blesser ou même tuer les personnes qui avaient entrepris d’attirer leur amour.

Les maris se tournèrent contre leur épouse, les filles contre leurs amants, avec des discours de haine amère et des actes cinglants. Un certain jeune galant qui s’était rendu au rendez-vous promis fut accueilli par une démente vengeresse, qui tailla son visage en lambeaux sanglants avec ses ongles. Une maîtresse qui avait cru reconquérir son chevalier récréant fut grossièrement maltraitée et baisée à mort par celui-ci, qui avait auparavant été impeccablement gentil, bien que sans loyauté.
Le scandale de ces événements malencontreux fut comme l’aurait provoqué une invasion de démons. Les hommes et les femmes devenus fous, pensa-t-on d’abord, étaient véritablement possédés par des diables. Mais lorsque le bruit de l’emploi des potions se mit à courir et que leur provenance fut clairement établie, le fardeau du blâme tomba sur Gilles Grenier, qui, autant par la loi de l’Église et de l’État, était à présent accusé de sorcellerie.

Les constables qui furent mandés pour arrêter Gilles le trouvèrent au soir dans sa hutte d’osier tressé, voûté et marmonnant au-dessus d’un chaudron qui moussait et sifflait et bouillait comme s’il avait été rempli des crues du Phlegethon. Ils entrèrent et le prirent par surprise. Il se soumit calmement, mais exprima sa surprise lorsqu’on l’informa des effets lamentables des philtres d’amour ; et il n’affirma ni ne nia les charges de sorcellerie.

Alors qu’ils allaient s’en aller avec leur prisonnier, les officiers entendirent une voix aiguë, à peine audible et hargneuse qui cria des ombres de la hutte, où des grappes d’échantillons séchés et d’autres ingrédients de sorcellerie étaient suspendus. Elle paraissait provenir d’une étrange racine à moitié ratatinée, possédant l’apparence exacte du corps et des jambes d’une femme – une racine qui était partiellement pâle et partiellement noircie de fumée de chaudron. L’un des constables crut qu’il avait reconnu la voix comme étant celle de Sabine, l’épouse du sorcier. Tous jurèrent qu’ils avaient entendu clairement la voix et qu’ils avaient été capable de distinguer ces paroles : « Creusez profondément dans le champ, où les mandragores croissent en plus grand nombre ».

Les officiers furent cruellement terrifiés, à la fois par cette voix sinistre et par l’apparence obscène de la racine, qu’ils considéraient comme une œuvre de Satan. En outre, il y avait de sérieux doutes quant à obéir à la recommandation sibylline. Gilles, qui fut étroitement interrogé sur sa signification, refusa de donner une quelconque interprétation ; mais certaines traces de perturbation dans son comportement poussèrent finalement les officiers à examiner le champ de mandragores situé sous la hutte.

Creusant à la lumière des lanternes en l’endroit spécifique, ils trouvèrent plusieurs autres racines, lesquelles semblaient encombrer le sol ; et dessous, ils parvinrent au cadavre pourrissant d’une femme, lequel était encore reconnaissable comme étant celui de Sabine. En tant que résultat de cette découverte, Gilles Grenier fut mis en accusation non seulement pour sorcellerie, mais aussi pour le meurtre de son épouse. Il était déjà reconnu coupable des deux crimes, bien qu’il réfuta avec acharnement l’imputation de maléfice intentionnel, et prétendit jusqu’à la fin qu’il avait tué Sabine uniquement pour défendre sa propre vie contre sa fureur de harpie. Il fut pendu sur le gibet en compagnie d’autres meurtriers, et son corps décédé fut ensuite brûlé sur le bûcher.