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Les cahiers de Malte Laurids Brigge – Raine Maria Rilke

Les cahiers de Malte Laurids Brigge – Raine Maria Rilke

(Extraits)

11 septembre, rue Touiller.

C’est donc ici que les gens viennent pour vivre ? Je serais plutôt tenté de croire que l’on meurt ici. Je suis sorti. J’ai vu des hôpitaux. J’ai vu un homme qui chancelait et s’affaissa. Les gens s’assemblèrent autour de lui et m’épargnèrent ainsi la vue du reste. J’ai vu une femme enceinte. Elle se traînait lourdement le long d’un mur haut et chaud, et étendait de temps à autre les mains en tâtonnant, comme pour se convaincre qu’il était encore là. Oui, il y était encore. Et derrière lui ? Je cherchai sur mon plan : maison d’accouchement. Bien. On la délivrera, rien ne s’y oppose. Plus loin, rue Saint-Jacques, un grand bâtiment avec une coupole. Le plan indique : Val de Grâce, hôpital militaire. Je n’avais d’ailleurs pas besoin de ce renseignement, mais peu importe. La rue commença à dégager de toutes parts des odeurs. Autant que je pouvais distinguer, cela sentait l’iodoforme, la graisse de pommes frites, la peur. Toutes les villes sentent en été. Puis j’ai vu une maison singulièrement aveugle. Je ne la trouvais pas sur mon plan, mais je vis au-dessus de la porte une inscription encore assez lisible : Asile de nuit. À côté de l’entrée étaient inscrits les prix. Je les ai lus. Ce n’était pas cher.

Et puis ? J’ai vu un enfant dans une voiturette arrêtée : il était gros, verdâtre, et avait visiblement une éruption sur le front. Elle guérissait apparemment et ne le faisait pas souffrir. L’enfant dormait, sa bouche était ouverte et respirait l’iodoforme, l’odeur des pommes frites, de la peur. C’était ainsi, voilà tout. L’important était que l’on vécût. Oui, c’était là l’important.

Dire que je ne peux pas m’empêcher de dormir la fenêtre ouverte ! Les tramways roulent en sonnant à travers ma chambre. Des automobiles passent sur moi. Une porte claque. Quelque part une vitre tombe en cliquetant. J’entends le rire des grands éclats, le gloussement léger des paillettes. Puis, soudain, un bruit sourd, étouffé, de l’autre côté, à l’intérieur de la maison. Quelqu’un monte l’escalier. Approche, approche sans arrêt. Est là, est longtemps là, passe. Et de nouveau la rue. Une femme crie : « Ah ! tais-toi, je ne veux plus ». Le tramway électrique accourt, tout agité, passe par-dessus, par delà tout. Quelqu’un appelle. Des gens courent, se rattrapent. Un chien aboie. Quel soulagement ! Un chien. Vers le matin il y a même un coq qui chante, et c’est un délice infini. Puis, tout à coup, je m’endors.

Cela, ce sont les bruits. Mais il y a quelque chose ici qui est plus terrible : le silence. Je crois qu’au cours de grands incendies il doit arriver, ainsi, parfois, un instant de tension extrême : les jets d’eau retombent, les pompiers ne montent plus à l’échelle, personne ne bouge. Sans bruit, une corniche noire s’avance, là-haut, et un grand mur derrière lequel le feu jaillit, s’incline sans bruit. Tout le monde est immobile et attend, les épaules levées, le visage contracté sur les yeux, le terrible coup. Tel est ici le silence.

J’apprends à voir. Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu’ici, cela prenait toujours fin. J’ai un intérieur que j’ignorais. Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s’y passe.

Aujourd’hui, en écrivant une lettre, j’ai été frappé du fait que je ne suis ici que depuis trois semaines. Trois semaines, ailleurs, à la campagne par exemple, cela semblait un jour, ici ce sont des années. Du reste je ne veux plus écrire de lettres. À quoi bon dire à quelqu’un que je change ? Si je change, je ne suis plus celui que j’étais, et si je suis autre que je n’étais, il est évident que je n’ai plus de relations. Et je ne peux pourtant pas écrire à des étrangers, à des gens qui ne me connaissent pas !

L’ai-je déjà dit ? J’apprends à voir. Oui, je commence. Cela va encore mal. Mais je veux employer mon temps.

Je songe par exemple que jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.

D’autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l’un après l’autre, et les usent. Il leur semble qu’ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.

Mais la femme, la femme : elle était tout entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains. C’était à l’angle de la rue Notre-Dame-des-Champs. Dès que je la vis, je me mis à marcher doucement. Quand de pauvres gens réfléchissent, on ne doit pas les déranger. Peut-être finiront-ils encore par trouver ce qu’ils cherchent.

La rue était vide ; son vide s’ennuyait, retirait mon pas de sous mes pieds et claquait avec lui, de l’autre côté de la rue, comme avec un sabot. La femme s’effraya, s’arracha d’elle-même. Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains. Je pouvais l’y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains, de ne pas regarder ce qui s’en était dépouillé. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j’avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage.

J’ai peur. Il faut faire quelque chose contre la peur, quand elle vous tient. Ce serait trop terrible de tomber malade ici, et si quelqu’un s’avisait de me faire porter à l’Hôtel-Dieu, j’y mourrais certainement. C’est un hôtel bien agréable, très fréquenté. On peut à peine regarder la façade de Notre-Dame de Paris sans courir le danger de se faire écraser, par l’une des nombreuses voitures qui traversent le parvis, le plus vite possible, pour pénétrer là-dedans. Petits omnibus qui sonnent sans discontinuer. Le duc de Sagan lui-même devrait faire arrêter son équipage, pour peu que l’un de ces petits mourants se fût mis en tête d’entrer tout droit dans l’hôtel de Dieu. Les mourants sont têtus, et tout Paris ralentit quand Mme Legrand, brocanteuse de la rue des Martyrs, s’en vient en voiture vers certaine place de la Cité. Il est à remarquer que ces petites voitures endiablées ont des vitres opaques terriblement intrigantes, derrière lesquelles on peut se représenter les plus belles agonies ; la fantaisie d’une concierge y suffit. Que si l’on a plus d’imagination, et qu’on la laisse se développer dans d’autres directions, le champ des suppositions devient véritablement illimité. Mais j’ai vu arriver aussi des fiacres ouverts, des voitures de place à l’heure, la capote levée, qui roulaient au tarif habituel : à deux francs l’heure d’agonie.

Cet excellent hôtel est très ancien. Déjà à l’époque du roi Clovis on y mourait dans quelques lits. À présent on y meurt dans cinq cent cinquante-neuf lits. En série, bien entendu. Il est évident qu’en raison d’une production aussi intense, chaque mort individuelle n’est pas aussi bien exécutée, mais d’ailleurs cela importe peu. C’est le nombre qui compte. Qui attache encore du prix à une mort bien exécutée ? Personne. Même les riches, qui pourraient cependant s’offrir ce luxe, ont cessé de s’en soucier ; le désir d’avoir sa mort à soi devient de plus en plus rare. Quelque temps encore, et il deviendra aussi rare qu’une vie personnelle. C’est que, mon Dieu, tout est là. On arrive, on trouve une existence toute prête, on n’a plus qu’à la revêtir. On veut repartir, ou bien l’on est forcé de s’en aller : surtout pas d’effort ! Voilà votre mort, monsieur. On meurt tant bien que mal, on meurt de la mort qui fait partie de la maladie dont on souffre. (Car depuis qu’on connaît toutes les maladies, on sait parfaitement que les différentes issues mortelles dépendent des maladies, et non des hommes ; et le malade n’a pour ainsi dire plus rien à faire.)

Dans les sanatoriums, où l’on meurt si volontiers et avec tant de reconnaissance pour les médecins et les infirmières, on meurt habituellement d’une des morts qui sont attachées à la maison ; c’est très bien considéré. Quand on meurt chez soi, il est naturel qu’on choisisse cette mort polie de la bonne société par laquelle on inaugure déjà en quelque sorte un enterrement de première classe et toute la suite de ses admirables traditions. Les pauvres s’arrêtent alors devant ces maisons et se rassasient de ces spectacles. Leur mort à eux est, bien entendu, banale, sans le moindre embarras. Ils sont heureux d’en trouver une qui leur aille à peu près. Elle peut être trop large : on grandit toujours encore un peu. Ce n’est que lorsqu’elle ne se ferme pas sur la poitrine ou qu’elle vous étrangle, qu’on a de la peine.

Quand je repense à chez nous (où il n’y a plus personne à présent), il me semble toujours qu’il a dû en être autrement, jadis. Jadis, l’on savait – ou peut-être s’en doutait-on seulement, – que l’on contenait sa mort comme le fruit, son noyau. Les enfants en avaient une petite, les adultes, une grande, les femmes la portaient dans leur sein, les hommes dans leur poitrine. On l’avait bien, sa mort, et cette conscience vous donnait une dignité singulière, une silencieuse fierté.

Mon grand-père encore, le vieux chambellan Brigge, portait – cela se voyait, – sa mort en lui. Et quelle mort ! Longue de deux mois et si éclatante, qu’on l’entendait jusque dans la métairie.

La vieille et longue maison de maître était trop petite pour contenir cette mort ; il semblait qu’on dût y ajouter des ailes, car le corps du chambellan grandissait de plus en plus ; il voulait être porté sans cesse d’une pièce à l’autre, et éclatait en des colères terribles lorsqu’il n’y avait plus de salle où le porter, et que le jour ne touchait pas encore à sa fin. Alors il fallait, avec toute la suite de domestiques, de femmes de chambre et de chiens qu’il avait toujours autour de lui, le porter en haut de l’escalier, et, en laissant le pas à l’intendant, on envahissait la chambre mortuaire de sa très sainte mère, conservée exactement dans l’état en lequel la morte l’avait, depuis vingt-trois ans, quittée, et où personne n’avait jamais pénétré.

Mais toute la meute à présent y faisait irruption. On tirait les rideaux, et la lumière robuste d’une après-midi d’été examinait tous ces objets timides et effarouchés, et tournait maladroitement dans les glaces brusquement rouvertes. Et les gens n’en prenaient pas moins à leur aise. Il y avait des soubrettes qui, à force de curiosité, ne savaient plus où s’attardaient leurs mains, de jeunes domestiques qui ouvraient de grands yeux sur tout, et d’autres, plus vieux, qui allaient et venaient, et essayaient de se rappeler ce qu’on leur avait raconté de cette chambre close, où ils avaient enfin aujourd’hui le bonheur de pénétrer.

Mais c’est aux chiens surtout que le séjour dans une chambre, où tous les objets portaient une odeur, semblait singulièrement attachant. Les grands et minces lévriers russes circulaient d’un air très absorbé derrière les fauteuils, traversaient la pièce d’un pas de danse allongé, avec une légère ondulation, se dressaient comme des chiens héraldiques, et, leurs pattes fines posées sur l’accoudoir d’une blancheur dorée, le front tiré et le museau attentif, regardaient à gauche et à droite dans la cour. De petits bassets couleur de gants jaunes, l’air indifférent comme si tout était normal, étaient assis dans le large fauteuil de soie auprès de la fenêtre, et un chien d’arrêt rubican, à l’air grondeur, en se frottant le dos à l’arête d’un guéridon aux pieds dorés, faisait trembler des tasses de Sèvres sur la table peinte.

Oui, ce fut une époque terrible pour ces objets distraits et somnolents. Il arrivait que des pétales de rose, qui s’étaient échappés d’un vol incertain, avec une hâte maladroite, fussent piétinés ; on empoignait de petits, de faibles objets, qu’on replaçait vite parce qu’ils se brisaient aussitôt ; on en cachait d’autres, abîmés, sous les rideaux, ou encore derrière le treillis doré du pare-étincelles. Et de temps à autre quelque chose tombait d’une chute étouffée par le tapis, tombait avec un bruit clair sur le parquet dur, éclatait, se brisait ici et là, ou se rompait presque sans bruit, car ces objets, gâtés comme ils l’étaient, ne supportaient aucune chute.

Et si quelqu’un s’était avisé de demander quelle était la cause de tout cela, et qui avait appelé sur cette chambre, longtemps surveillée avec inquiétude, tout l’effroi de la destruction, il n’y aurait eu à cette question qu’une réponse : la Mort.

La mort du chambellan Christoph Detlev Brigge à Ulsgaard. Car il était étendu, débordant largement de son uniforme bleu foncé, sur le plancher, au milieu de la chambre, et ne bougeait plus. Dans son grand visage étranger que personne ne reconnaissait, les yeux s’étaient fermés ; il ne voyait plus ce qui arrivait. On avait d’abord essayé de l’étendre sur le lit, mais il s’en était défendu, car il détestait les lits depuis ces premières nuits où son mal avait grandi. Le lit d’ailleurs s’était montré trop court, et il n’était pas resté d’autre ressource que de le coucher ainsi sur le tapis ; car il n’avait plus voulu redescendre.

Et voici qu’il était étendu, et qu’on pouvait croire qu’il était mort. Comme il commençait à faire nuit, les chiens s’étaient, l’un après l’autre, retirés par la porte entre-baillée ; seul le rubican à la tête maussade était assis auprès de son maître, et l’une de ses larges pattes de devant, au poil touffu, était posée sur la grande main grise de Christoph Detlev. Les domestiques, pour la plupart, étaient dehors, dans le couloir blanc qui était plus clair que la chambre ; mais ceux qui étaient restés à l’intérieur, regardaient parfois à la dérobée vers ce grand tas sombre, au milieu de la chambre, et désiraient qu’il ne fût plus qu’un grand vêtement sur une chose corrompue.

Mais il restait autre chose. Il y restait une voix, cette voix que sept semaines auparavant personne ne connaissait encore ; car ce n’était pas la voix du chambellan. Ce n’était pas à Christoph Detlev qu’appartenait cette voix, mais à la mort de Christoph Detlev.

La mort de Christoph Detlev vivait à présent à Ulsgaard, depuis déjà de longs, de très longs jours, et parlait à tous, et demandait. Demandait à être portée, demandait la chambre bleue, demandait le petit salon, demandait la grande salle. Demandait les chiens, demandait qu’on rît, qu’on parlât, qu’on jouât, qu’on se tût, et tout à la fois. Demandait à voir des amis, des femmes et des morts, et demandait à mourir elle-même : demandait. Demandait et criait.

Car, lorsque la nuit était venue et que, fatigués, ceux des domestiques qui ne devaient pas veiller, essayaient de s’endormir, alors s’élevait le cri de la mort de Christoph Detlev ; il criait et gémissait, il hurlait si longtemps et si continûment que les chiens, qui d’abord avaient hurlé avec lui, finissaient par se taire et n’osaient plus se coucher, et, debout sur leurs hautes et fines pattes tremblantes, avaient peur. Et, lorsqu’au village ils entendaient, par cette nuit d’été danoise, par cette pure et immense nuit d’argent, que cette mort hurlait, ils se levaient comme par un orage, s’habillaient et, sans mot dire, restaient assis autour de la lampe, jusqu’au bout. Et l’on reléguait dans les chambres les plus reculées, et dans les alcôves les plus profondes, les femmes qui étaient près d’accoucher ; mais elles l’entendaient, elles l’entendaient quand même, comme si elle eût crié dans leur propre corps, et elles suppliaient qu’on les laissât aussi se lever, et elles arrivaient, volumineuses et blanches, et s’asseyaient parmi les autres, avec leurs visages aux traits effacés. Et les vaches qui vêlaient en ce temps, étaient impuissantes et misérables, et l’on dut arracher à l’une le fruit mort avec toutes les entrailles, lorsqu’il ne voulut pas venir. Et tous accomplissaient mal leur besogne, et oubliaient de ramener le foin parce qu’ils passaient le jour à avoir peur de la nuit et que, à force de veiller et de se lever en sursaut, ils étaient si fatigués qu’ils ne pouvaient plus se souvenir de rien. Et lorsque le dimanche ils allaient à l’église blanche et calme, ils demandaient dans leurs prières qu’il n’y eût plus de Seigneur à Ulsgaard : car celui-ci était un Seigneur terrible. Et ce que tous pensaient et priaient, le pasteur le disait à pleine voix du haut de la chaire, car lui aussi n’avait plus de nuits et ne comprenait plus Dieu. Et la cloche le répétait, car elle avait trouvé une terrible rivale, qui résonnait toute la nuit et contre laquelle, quand elle sonnait même de tout son métal, elle ne pouvait rien. Oui, tous le disaient, et parmi les jeunes gens il y en avait un qui avait tué le Maître d’un coup de sa fourche, et l’on était si révolté, si remué, que tous écoutèrent lorsqu’il raconta son rêve et, sans même s’en douter, tous le regardèrent pour voir s’il était vraiment capable d’un tel exploit. C’est ainsi que l’on sentait et que l’on parlait dans toute la région où, quelques semaines plus tôt, on avait encore aimé et plaint le chambellan. Mais bien qu’on parlât ainsi, rien ne changeait. La mort de Christoph Detlev qui habitait Ulsgaard ne se laissait pas presser. Elle était venue pour dix semaines et elle resta les dix semaines bien comptées. Et pendant ce temps elle était la maîtresse, plus que Christoph Detlev n’avait jamais été le maître ; elle était pareille à une reine qu’on appelle la Terrible, plus tard et toujours.

Ce n’était pas la mort du premier hydropique venu, c’était une mort terrible et impériale, que le chambellan avait portée en lui, et nourrie de lui, toute sa vie durant. Tout l’excès de superbe, de volonté et d’autorité que, même pendant ses jours les plus calmes, il n’avait pas pu user, était passé dans sa mort, dans cette mort qui à présent s’était logée à Ulsgaard et galvaudait.

Comment le chambellan Brigge eût-il regardé quiconque lui eût demandé de mourir d’une mort autre que de celle-là ? Il mourut de sa dure mort.

Et lorsque je pense aux autres que j’ai vus ou dont j’ai entendu parler : c’est toujours la même chose. Tous ont eu leur mort à eux. Ces hommes qui la portaient dans leur armure, à l’intérieur d’eux, comme un prisonnier ; ces femmes qui devenaient très vieilles et petites, et avaient un trépas discret et seigneurial sur un immense lit, comme sur une scène, devant toute la famille, la domesticité et les chiens rassemblés. Oui, les enfants même, jusqu’aux tout petits, n’avaient pas une quelconque mort d’enfants ; ils se rassemblaient et mouraient selon ce qu’ils étaient et selon ce qu’ils seraient devenus.

Et de quelle mélancolique douceur était la beauté des femmes lorsqu’elles étaient enceintes, et debout, et que leur grand ventre sur lequel, malgré elles, reposaient leurs longues mains, contenait deux fruits : un enfant et une mort. Leur sourire épais, presque nourricier dans leur visage si vidé, ne provenait-il pas de ce qu’elles croyaient quelquefois sentir croître en elles l’un et l’autre ?

J’ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit. À présent je suis aussi fatigué qu’après un long chemin à travers les champs d’Ulsgaard. Il m’est pourtant douloureux de penser que tout cela n’est plus, que des étrangers habitent cette vieille et longue maison de maître. Il est possible que dans la chambre blanche, en haut, sous le pignon, les bonnes dorment à présent, dorment de leur sommeil pesant, humide, du soir jusqu’au matin.

Et l’on n’a rien ni personne, et l’on voyage à travers le monde avec sa malle et une caisse de livres, et en somme sans curiosité. Quelle vie est-ce donc ? Sans maison, sans objets hérités, sans chiens. Si du moins l’on avait des souvenirs ! Mais qui en a ? Si l’enfance était là : elle est comme ensevelie. Peut-être faut-il être vieux pour pouvoir tout atteindre. Je pense qu’il doit être bon d’être vieux.

Aujourd’hui nous avons eu une belle matinée d’automne. Je traversais les Tuileries. Tout ce qui était à l’est, en avant du soleil, éblouissait. La partie éclairée était recouverte d’un brouillard, comme d’un rideau gris de lumière. Grises dans la grisaille, les statues se chauffaient au soleil, dans les jardins encore voilés. Quelques fleurs isolées se levaient des longs parterres et disaient : Rouge, d’une voix effrayée. Puis un homme, très grand et très svelte, parut, tournant l’angle, du côté des Champs-Élysées ; il portait une béquille – non pas glissée sous l’épaule – il la portait devant lui, légèrement, et de temps à autre la posait à terre, avec force et avec bruit, comme un caducée. Il ne pouvait réprimer un sourire joyeux, et souriait, par delà tout, au soleil, aux arbres. Son pas était timide comme celui d’un enfant, mais d’une légèreté inaccoutumée, plein du souvenir d’une autre démarche.

Ah ! l’effet d’une petite lune ! Jours où tout est clair autour de nous, à peine esquissé dans l’air lumineux et cependant distinct. Les objets les plus proches ont des tonalités lointaines, sont reculés, montrés seulement de loin, non pas livrés ; et tout ce qui est en rapport avec l’étendue – le fleuve, les ponts, les longues rues et les places qui se dépensent – a pris cette étendue derrière soi, et est peint sur elle comme sur un tissu soyeux. Il n’est pas possible de dire ce que peut être alors une voiture d’un vert lumineux, sur le Pont-Neuf, ou ce rouge si vif qu’on ne pourrait pas l’étouffer, ou même simplement cette affiche, sur le mur mitoyen d’un groupe de maisons gris-perle. Tout est simplifié, ramené à quelques plans justes et clairs, comme le visage dans les portraits de Manet. Rien n’est insignifiant ou inutile. Les bouquinistes du quai ouvrent leurs boîtes, et le jaune frais ou fatigué des livres, le brun violet des reliures, le vert plus étendu d’un album, tout concorde, compte, tout prend part et concourt à une parfaite plénitude.

J’ai vu dans la rue l’assemblage suivant : une petite charrette à bras, poussée par une femme ; sur le devant est posé en longueur un orgue de Barbarie ; en travers, sur l’arrière, un panier où un tout petit enfant, solidement planté sur ses jambes, a l’air tout joyeux sous son bonnet, et ne veut pas se laisser asseoir. De temps en temps, la femme tourne la manivelle. Le petit se lève aussitôt en piétinant dans son panier et une petite fille dans sa robe verte des dimanches danse et bat du tambourin en l’élevant vers les fenêtres.

Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j’apprends à voir. J’ai vingt-huit ans et il n’est pour ainsi dire rien arrivé. Reprenons : j’ai écrit une étude sur Carpaccio qui est mauvaise, un drame intitulé Mariage qui veut démontrer une thèse fausse par des moyens équivoques, et des vers. Oui, mais des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Mais tous mes vers sont nés autrement ; donc ce ne sont pas des vers. Et combien je me trompais lorsque j’écrivais mon drame ! Étais-je un imitateur ou un fou d’avoir eu besoin d’un tiers pour raconter le sort de deux hommes qui se rendaient la vie dure ? Avec quelle facilité je suis tombé dans le piège ! Et j’aurais cependant dû savoir que ce tiers qui traverse toutes les vies et les littératures, ce fantôme d’un tiers qui n’a jamais existé, n’a pas de sens et qu’on doit le nier. Il est un des prétextes de la nature qui s’efforce toujours de détourner l’attention des hommes, de ses mystères les plus profonds. Il est le paravent derrière lequel se déroule un drame. Il est le vain bruit à l’entrée du silence d’un vrai conflit. On dirait en vérité que tous jusqu’ici ont jugé trop difficile de parler de ces deux dont seulement il s’agit. Le tiers, qui précisément, parce qu’il est si peu réel, reste la partie facile du problème, tous ont su le camper ; dès le commencement de leurs drames, on sent l’impatience d’en arriver à lui ; à peine peuvent-ils l’attendre. Dès qu’il est là tout va bien.

Mais quel ennui lorsqu’il se met en retard ! Rien ne peut arriver sans lui, tout s’arrête, se ralentit, attend. Oui, mais qu’arriverait-il si l’on voulait prolonger cette pause ? Voyons donc, monsieur le Dramaturge, et toi, public qui connais la vie, qu’arriverait-il s’ils étaient portés disparus : ce viveur populaire ou ce jeune homme prétentieux qui ouvre tous les mariages comme un passe-partout ? Qu’arriverait-il si par exemple le diable l’avait emporté ? Supposons-le un instant. On s’aperçoit tout à coup que les théâtres se vident d’étrange façon ; on les mure comme des trous dangereux, les mites seules titubent dans un vide que plus rien n’étaye. Les dramaturges ne jouissent plus de leurs quartiers entiers de villes. Toutes les agences d’affaires et de police cherchent pour eux dans les parties les plus reculées du monde le tiers irremplaçable qui était l’action même.

Et cependant ils vivent parmi les hommes – je ne veux pas parler de ces « tiers » – mais les deux autres sur qui tant de choses seraient à dire, sur qui l’on n’a encore rien dit, bien qu’ils souffrent et agissent et ne sachent comment s’aider.

C’est ridicule. Je suis assis dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt-huit ans, et qui ne suis connu de personne. Je suis assis ici et ne suis rien. Et cependant ce néant se met à penser et, à son cinquième étage, par cette grise après-midi parisienne, pense ceci :

Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, reconnu et dit de vivant ? Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire, et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que, malgré inventions et progrès, malgré la culture, la religion et la connaissance de l’univers, l’on soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible que l’on ait même recouvert cette surface – qui après tout eût encore été quelque chose – qu’on l’ait recouverte d’une étoffe indiciblement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d’été ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise ? Est-il possible que l’image du passé soit fausse, parce qu’on a toujours parlé de ses foules comme si l’on ne racontait jamais que des réunions d’hommes, au lieu de parler de celui autour de qui ils s’assemblaient, parce qu’il était étranger et mourant.

Oui, c’est possible.

Est-il possible que nous croyions devoir rattraper ce qui est arrivé avant que nous soyons nés ? Est-il possible qu’il faille rappeler à tous, l’un après l’autre, qu’ils sont nés des anciens, qu’ils contiennent par conséquent ce passé, et qu’ils n’ont rien à apprendre d’autres hommes qui prétendent posséder une connaissance meilleure ou différente ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que tous ces gens connaissent parfaitement un passé qui n’a jamais existé ? Est-il possible que toutes les réalités ne soient rien pour eux ; que leur vie se déroule et ne soit attachée à rien, comme une montre oubliée dans une chambre vide ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes les jeunes filles qui vivent cependant ? Est-il possible que l’on dise : « les femmes », « les enfants », « les garçons » et qu’on ne se doute pas, que, malgré toute sa culture, l’on ne se doute pas que ces mots, depuis longtemps, n’ont plus de pluriel, mais n’ont qu’infiniment de singuliers.

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’il y ait des gens qui disent : « Dieu » et pensent que ce soit là un être qui leur est commun. Vois ces deux écoliers : l’un s’achète un couteau de poche, et son voisin, le même jour, s’en achète un identique. Et après une semaine ils se montrent leurs couteaux et il apparaît qu’il n’y a plus entre les deux qu’une lointaine ressemblance, tant a été différent le sort des deux couteaux dans les mains différentes.

« Oui, dit la mère de l’un, s’il faut que vous usiez toujours tout… »

Et encore : Est-il possible qu’on croie pouvoir posséder un Dieu sans l’user ?

Oui, c’est possible.

Mais si tout cela est possible, si tout cela n’a même qu’un semblant de possibilité, mais alors il faudrait, pour l’amour de tout au monde, il faudrait que quelque chose arrivât. Le premier venu, celui qui a eu cette pensée inquiétante, doit commencer à faire quelque chose de ce qui a été négligé ; si quelconque soit-il, si peu désigné, puisqu’il n’y en a pas d’autre. Ce Brigge, cet étranger, ce jeune homme insignifiant devra s’asseoir et, à son cinquième étage, devra écrire, écrire jour et nuit. Oui, il devra écrire, c’est ainsi que cela finira.

J’avais alors douze ans, ou tout au plus treize. Mon père m’avait emmené à Urnekloster. Je ne sais ce qui l’avait engagé à rendre visite à son beau-père. Depuis de longues années, depuis la mort de ma mère, les deux hommes ne s’étaient plus revus, et mon père lui-même n’avait jamais été dans le vieux château où le comte Brahe ne s’était retiré que sur le tard. Je n’ai plus jamais revu par la suite cette étrange demeure qui tomba en des mains étrangères lorsque mon grand-père mourut. Telle que je la retrouve dans mon souvenir au développement enfantin, ce n’est pas un bâtiment ; elle est toute fondue et répartie en moi ; ici une pièce, là une pièce, et ici un bout de couloir qui ne relie pas ces deux pièces, mais est conservé en soi, comme un fragment. C’est ainsi que tout est répandu en moi : les chambres, les escaliers, qui descendaient avec une lenteur si cérémonieuse, d’autres escaliers, cages étroites montant en spirale, dans l’obscurité desquelles on avançait comme le sang dans les veines ; les chambres des tourelles, les balcons haut suspendus, les galeries inattendues où vous rejetait une petite porte ; tout cela est encore en moi et ne cessera jamais d’y être. C’est comme si l’image de cette maison était tombée en moi de hauteurs infinies et s’était brisé sur mon tréfonds.

Il me semble que je n’ai bien conservé dans mon cœur que la salle où nous avions coutume de nous rassembler pour dîner, tous les soirs à sept heures. Je n’ai jamais vu cette pièce de jour, je ne me rappelle même pas si elle avait des fenêtres et où elles donnaient. Toutes les fois que la famille entrait, les chandelles brûlaient dans les lourds candélabres, et l’on oubliait après quelques minutes le jour et tout ce qu’on avait vu au dehors. Cette salle haute et, je suppose, voûtée, était plus forte que tout ; sa hauteur qui s’enténébrait, ses angles qui n’avaient jamais été dépouillés de leur mystère, aspiraient peu à peu hors de vous toutes les images, sans leur substituer un équivalent précis. On était assis là, comme se résolvant ; sans la moindre volonté, sans conscience, sans plaisir, sans défense. On était comme une place vide. Je me souviens que cet anéantissement commença par me causer un malaise, une sorte de mal de mer que je ne surmontai qu’en étendant la jambe jusqu’à ce que je touchasse du pied le genou de mon père qui était assis en face de moi. Ce n’est que plus tard que je fus frappé de ce qu’il semblait comprendre, ou tout au moins tolérer, ces manières singulières, bien que nous n’eussions que des rapports presque froids, qui ne rendaient pas une telle conduite explicable. C’était cependant ce contact léger qui me donnait la force de supporter ces longs repas. Puis, après une tension de quelques semaines pour les endurer, je m’étais, grâce à la faculté d’adaptation presque infinie des enfants, si bien habitué à l’étrangeté de ces réunions, qu’il ne me coûtait plus aucun effort de rester à table pendant deux heures ; à présent, elles s’écoulaient même relativement vite parce que je m’occupais à observer les convives.

Mon grand-père les appelait : « la famille » et j’entendais aussi les autres se servir de ce qualificatif très arbitraire. Car bien que ces quatre personnes fussent liées par de lointaines parentés, elles ne formaient qu’un groupe assez disparate. L’oncle qui était assis à mon côté, était un homme vieux, dont le visage dur et brûlé portait quelques taches noires que j’appris être les suites de l’explosion d’une charge de poudre. De caractère maussade et aigri, il avait pris sa retraite comme commandant, et faisait à présent dans un recoin du château que je ne connaissais pas, des expériences d’alchimie. Il était de plus, entendis-je dire aux domestiques, en relations avec une prison d’où on lui envoyait, une ou deux fois par an, des cadavres avec lesquels il s’enfermait jour et nuit, qu’il découpait et apprêtait d’une manière mystérieuse, de telle sorte qu’ils résistaient à la putréfaction. En face de lui était la place de mademoiselle Mathilde Brahe. C’était une personne d’âge indéterminé, une cousine éloignée de ma mère, et l’on ne savait rien d’elle si ce n’est qu’elle entretenait une correspondance très régulière avec un spirite autrichien qui s’appelait le baron Nolde, et à qui elle était si entièrement soumise, qu’elle n’entreprenait rien sans s’assurer d’abord de son consentement et lui demander une sorte de bénédiction. Elle était alors exceptionnellement forte, d’une plénitude molle et paresseuse qui semblait avoir été déversée sans soin dans des vêtements lâches et clairs ; ses mouvements étaient las et indécis et ses yeux coulaient continuellement. Cependant il y avait en elle quelque chose qui me rappelait ma mère si frêle et si svelte. Plus je la regardais, plus je retrouvais dans son visage les traits fins et légers dont je n’avais plus, depuis la mort de ma mère, pu me souvenir bien nettement ; à présent seulement, depuis que je voyais quotidiennement Mathilde Brahe, je savais quel avait été le visage de la morte ; peut-être même le savais-je pour la première fois. À présent seulement se composait en moi de cent et cent détails une image de la morte, cette image qui depuis m’accompagne partout. Plus tard il m’est apparu clairement que le visage de Mlle Brahe contenait réellement tous les détails qui déterminaient les traits de ma mère ; mais – comme si un visage étranger s’était intercalé entre eux, – ils étaient rompus, faussés et rien ne les raccordait plus.

À côté de cette dame était assis le fils d’une cousine, un jeune garçon qui avait à peu près mon âge, mais qui était plus petit et plus délicat que moi. Son cou maigre et pâle sortait d’une collerette plissée et disparaissait sous un menton allongé. Ses lèvres étaient minces et étroitement fermées, ses narines tremblaient légèrement, et un seul de ses beaux yeux d’un brun sombre semblait mobile. Cet œil regardait parfois de mon côté, d’un air tranquille et attristé, cependant que l’autre restait toujours fixé sur le même point, comme s’il était vendu et n’entrait plus en considération.

En haut de la table était placé l’immense fauteuil qu’un domestique (dont c’était la seule fonction), avançait à mon grand-père, et dont le vieillard n’occupait qu’une petite partie. Il y avait des gens qui appelaient ce vieux monsieur sourd et autoritaire : « Excellence » ou « Monsieur le Maréchal de la Cour », d’autres lui donnaient le titre de général. Et sans doute possédait-il tous ces grades, mais il y avait si longtemps qu’il n’avait occupé de fonctions, que ces dénominations paraissaient à peine encore intelligibles. Il me semblait d’ailleurs qu’aucun nom précis ne pouvait adhérer à cette personnalité parfois si aiguë et cependant toujours de nouveau si vague. Je ne pouvais jamais me décider à l’appeler grand-père, bien qu’il se montrât assez souvent aimable à mon égard et m’appelât même quelquefois à lui, en essayant de donner une intonation enjouée à mon nom. D’ailleurs, toute la famille avait à l’égard du comte une conduite faite d’un mélange de respect et de crainte. Seul le jeune Erik vivait sur un certain pied de familiarité avec le vieux maître de la maison ; son œil vivant avait parfois de rapides regards d’intelligence auxquels grand-père répondait tout aussi rapidement ; on les voyait apparaître quelquefois par de longues après-dînées au fond des galeries profondes, et l’on pouvait observer comme ils longeaient les vieux portraits sombres, la main dans la main, sans parler, se comprenant apparemment d’une autre manière.

Je passais presque toute la journée dans le parc, et dehors, dans les bois de hêtres ou sur la lande ; il y avait heureusement à Urnekloster des chiens qui m’accompagnaient ; il y avait ça et là des fermes et des métairies où je pouvais trouver du lait, du pain et des fruits, et je crois que je jouissais de ma liberté d’une façon assez insoucieuse, sans me laisser inquiéter, tout au moins pendant les semaines qui suivirent, par la pensée des rencontres que me réservait le soir. Je ne parlais presque à personne, car c’était ma joie d’être solitaire ; je n’avais que de temps à autre de courtes conversations avec les chiens : je m’entendais à merveille avec eux. La taciturnité était d’ailleurs une sorte de qualité familiale. Je la connaissais chez mon père et ne m’étonnais pas qu’on ne parlât guère pendant le dîner.

Cependant, les premiers jours qui suivirent notre arrivée, Mathilde Brahe se montra très bavarde. Elle questionnait mon père sur d’anciennes relations qu’ils avaient eues dans des villes étrangères ; elle se souvenait d’impressions lointaines, s’attendrissait jusqu’aux larmes en évoquant le souvenir d’amies mortes et de certain jeune homme qui, laissait-elle entendre, l’avait aimée sans qu’elle eût voulu répondre à son affection sans espoir. Mon père écoutait poliment, approuvait de temps à autre de la tête et ne donnait que les réponses indispensables. Le comte, en haut de la table, souriait constamment, les lèvres méprisantes : son visage paraissait plus grand que d’habitude. C’était comme s’il portait un masque. Il prit d’ailleurs lui-même plusieurs fois la parole, et sa voix, bien qu’elle ne s’adressât à personne et fût très basse, pouvait cependant être entendue dans toute la salle et tenait de la marche régulière, indifférente, d’une pendule ; le silence autour d’elle paraissait une résonance singulière et creuse, la même pour chaque syllabe.

Le comte Brahe croyait montrer une amabilité particulière à l’égard de mon père en lui parlant de sa femme défunte, ma mère. Il l’appelait la comtesse Sibylle, et toutes ses phrases se terminaient comme s’il demandait après elle. Oui, il me semblait, je ne sais pourquoi, qu’il s’agissait d’une toute jeune fille en blanc qui d’un instant à l’autre pouvait entrer parmi nous. J’entendais parler sur le même ton de « notre petite Anna-Sophie ». Et lorsque, un jour, je demandai qui était cette demoiselle que grand-père paraissait aimer tout particulièrement, j’appris qu’il entendait désigner ainsi la fille du grand chancelier Conrad Reventlov, l’épouse de la main gauche de feu Frédéric IV, laquelle reposait depuis près d’un siècle et demi à Roskilde. La succession du temps ne jouait aucun rôle pour lui, la mort était un petit accident qu’il ignorait complètement, les personnes qu’il avait une fois accueillies dans sa mémoire, continuaient d’y exister et leur mort ne changeait rien à ce fait. Quelques années plus tard, après la mort du vieillard, on racontait qu’avec le même entêtement, il tenait les choses futures pour présentes. Il aurait, disait-on, entretenu un jour certaine jeune femme de ses fils, en particulier des voyages de l’un de ses fils cependant que celle-ci, qui entrait dans le troisième mois de sa première grossesse, était assise, presque évanouie de crainte et de frayeur, à côté du vieillard qui parlait sans arrêt.

Mais il arriva que je ris. Oui, je ris très fort et ne pouvais plus me calmer. Un soir, Mathilde Brahe était absente. Le vieux serviteur, presque complètement aveugle, tendit néanmoins le plat, lorsqu’il fut arrivé à sa place. Il resta ainsi pendant quelques instants, puis il s’en alla, satisfait, dignement, comme si tout était dans l’ordre. J’avais observé cette scène, et à l’instant même où je la voyais, elle ne me sembla pas du tout drôle. Mais un instant après, lorsque j’allais justement avaler une bouchée, le rire me monta à la tête avec une rapidité telle, que j’avalai de travers et fis grand bruit. Et, bien que cette situation me fût à moi-même pénible, bien que je m’efforçasse de toutes les manières possibles au sérieux, le rire remontait toujours de nouveau, par poussées, et finit par me dominer complètement. Mon père, comme pour détourner l’attention fixée sur moi, demanda de sa voix large et étouffée : « Mathilde est-elle malade ? » Le grand-père sourit à sa façon et répondit ensuite par une phrase à laquelle je ne pris pas garde, tout occupé que j’étais de moi-même, et qui disait sans doute :

« Non, mais elle veut éviter de rencontrer Christine. »

Je ne crus donc pas que ce pût être l’effet de cette phrase, lorsque mon voisin, le commandant, se leva et quitta la salle après avoir murmuré une excuse inintelligible et salué le comte. Je ne fus frappé que de le voir se retourner encore une fois derrière celui-ci et faire des signes de tête au petit Erik, puis, à mon plus grand étonnement, aussi à moi-même, comme pour nous engager à le suivre. J’étais tellement surpris que mon rire cessa de m’oppresser. Au reste, je ne prêtai pas plus longtemps attention au commandant ; il m’était désagréable, et je remarquai d’ailleurs que le petit Erik ne s’en souciait pas davantage.

Le repas traînait, comme toujours, et l’on était arrivé au dessert, lorsque mes regards furent saisis et emportés par un mouvement qui se fit au fond de la salle, dans la pénombre. Une porte que je croyais toujours fermée et qui, m’avait-on dit, donnait sur l’entresol, s’était ouverte peu à peu, et, tandis que je regardais avec un sentiment tout nouveau de curiosité et de saisissement, du trou d’ombre de cette porte sortit une dame élancée et vêtue de clair, qui lentement s’approcha de nous. Je ne sais si je fis un mouvement ou si je poussai un cri ; le bruit d’une chaise renversée arracha mes regards de l’étrange apparition, et je vis mon père qui s’était levé d’un bond et qui, pâle comme un mort, les bras pendants, les poings fermés, marchait vers la femme. Elle approchait de nous, pas à pas, insensible à ce spectacle, et elle était arrivée tout près de la place du comte, lorsque celui-ci brusquement se dressa, saisit mon père par le bras, le repoussa vers la table et le retint, tandis que l’étrangère, lentement, avec indifférence, et pas à pas, traversait l’espace qui lui était ouvert, dans un indescriptible silence où l’on n’entendait que le son tremblotant d’un verre, et disparaissait par une porte du mur opposé. À cet instant, j’observai que c’était le petit Erik qui, avec une profonde révérence, fermait la porte derrière l’étrangère.

J’étais seul resté assis à table ; je m’étais fait si lourd dans mon siège qu’il me sembla que jamais plus je ne pourrais me lever sans le secours de quelqu’un. Un instant je regardai sans voir. Puis je pensai à mon père et j’observai que le vieux le tenait encore toujours par le bras. Le visage de mon père était maintenant coléreux, gonflé de sang, mais le grand-père, dont les doigts pareils à une griffe blanche s’agrippaient au bras de mon père, avait son bizarre sourire de masque. Puis j’entendis qu’il disait quelque chose, syllabe par syllabe, sans que je pusse saisir le sens des mots qu’il prononçait. Cependant ils frappèrent profondément mon oreille, car voici environ deux ans, je les ai retrouvés un jour au fond de mon souvenir, et depuis lors je les sais. Il dit :

– Vous êtes violent, chambellan, et impoli. Que ne laissez-vous les gens aller à leurs affaires ?

– Qui est cela ? cria mon père.

– Quelqu’un qui a bien le droit d’être ici : Christine Brahe.

Il se fit alors le même silence singulièrement ténu, et de nouveau le verre trembla. Mais soudain, mon père s’arracha d’un brusque mouvement et se précipita dehors.

Toute la nuit je l’entendis arpenter sa chambre, car moi non plus je ne pouvais pas dormir. Vers le matin, subitement, je m’éveillai pourtant d’une sorte d’assoupissement, et, avec une terreur qui me paralysa jusqu’au cœur, je vis une chose blanche assise sur mon lit. Mon désespoir finit par me donner la force de cacher ma tête sous la couverture, et de peur et de détresse j’éclatai en larmes. Je sentis une fraîcheur et une clarté sur mes yeux qui pleuraient ; je fermai les paupières sur mes larmes pour ne rien voir. Mais la voix, qui me parlait à présent de tout près, effleurait mon visage d’une tiédeur douçâtre, et je la reconnus : c’était la voix de Mlle Mathilde. Je me calmai aussitôt, mais continuai cependant à me faire consoler, même lorsque je fus tout à fait rassuré ; je sentais sans doute que cette bonté était trop douillette, mais j’en jouissais néanmoins et je croyais l’avoir méritée en quelque façon. « Tante », dis-je enfin et j’essayais de rassembler dans son visage diffus les traits épars de ma mère :

– Tante, qui était cette dame ?

– Hélas, répondit Mlle Brahe avec un soupir qui me sembla comique, une infortunée, mon enfant, une infortunée.

Le matin du même jour j’aperçus dans une chambre quelques domestiques occupés à faire des malles. Je pensai que nous partirions et cela me parut tout naturel. Peut-être était-ce aussi l’intention de mon père. Je n’ai jamais appris ce qui le décida à rester encore à Urnekloster après cette soirée. Mais nous ne partîmes pas. Nous restâmes encore huit ou neuf semaines dans cette maison, nous supportâmes le poids de ses étrangetés et nous revîmes encore trois fois Christine Brahe.

Je ne savais alors rien de son histoire. Je ne savais pas qu’elle était morte depuis bien longtemps, en ses deuxièmes couches, en donnant naissance à un petit garçon qui grandit à un destin douloureux et cruel, – je ne savais pas qu’elle était une morte. Mais mon père le savait. Avait-il voulu, lui qui alliait un tempérament passionné à un esprit clair et logique, se contraindre à supporter cette aventure en se ressaisissant et sans interroger ? Je le vis – sans comprendre, – lutter contre lui-même, et je le vis enfin se dominer.

Ce fut le soir que nous vîmes Christine Brahe pour la dernière fois. Cette fois-ci, Mlle Mathilde, elle aussi, était venue à table ; mais elle n’était pas comme d’habitude. De même que les premiers jours qui suivirent notre arrivée, elle parlait sans arrêt et sans suite, se troublant continuellement, et il y avait encore en elle une inquiétude physique qui l’obligeait à ajuster sans cesse quelque chose à ses cheveux ou à ses vêtements… jusqu’à ce qu’elle se levât subitement, avec un grand cri gémissant, et disparût.

Au même instant mes regards se tournèrent malgré moi vers certaine porte, et en effet : Christine Brahe entra. Mon voisin, le commandant, fit un mouvement violent et court qui se continua dans mon corps, mais il n’avait apparemment plus la force de se lever. Son visage, vieux, brun et taché, allait de l’un à l’autre, sa bouche était ouverte, et la langue se tordait derrière des dents gâtées ; puis, soudain, ce visage avait disparu, et sa tête grise roula sur la table, et ses bras la recouvrirent comme des morceaux, et en dessous, quelque part, apparut une main flasque, tavelée, et tremblait.

Et alors Christine Brahe franchit la salle, pas à pas, lentement, comme une malade, dans un silence où ne résonnait qu’un seul son pareil à un gémissement de vieux chien. À gauche du grand cygne d’argent rempli de narcisses, se glissait le grand masque du vieux comte, grimaçant un sourire gris. Il leva sa coupe de vin vers mon père. Et je vis alors mon père, à l’instant précis où Christine Brahe passait derrière son siège, saisir à son tour sa coupe, et la soulever au-dessus de la table, de la largeur d’une main, comme un objet très lourd…

Et la même nuit, nous quittâmes Urnekloster.

Bibliothèque Nationale.

Je suis assis et je lis un poète. Il y a beaucoup de gens dans la salle, mais on ne les sent pas. Ils sont dans les livres. Quelquefois ils bougent entre les feuillets, comme des hommes qui dorment, et se retournent entre deux rêves. Ah ! qu’il fait bon être parmi des hommes qui lisent. Pourquoi ne sont-ils pas toujours ainsi ? Vous pouvez aller à l’un et le frôler : il ne sentira rien. Vous pouvez heurter votre voisin en vous levant et si vous vous excusez, il fait un signe de tête du côté d’où vient votre voix, son visage se tourne vers vous et ne vous voit pas, et ses cheveux sont pareils aux cheveux d’un homme endormi. Que c’est bon ! Et je suis assis et j’ai un poète. Quel destin ! Ils sont peut-être trois cents dans cette salle, qui lisent à présent ; mais il est impossible que chacun d’entre eux ait un poète. (Dieu sait ce qu’ils peuvent bien lire !) Il n’existe d’ailleurs pas trois cents poètes. Mais voyez mon destin : Moi, peut-être le plus misérable de ces liseurs, moi, un étranger, j’ai un poète. Bien que je sois pauvre. Bien que mon veston que je porte tous les jours commence à s’user par endroits ; bien que mes chaussures ne soient pas irréprochables. Sans doute, mon col est propre, mon linge aussi, et je pourrais, tel que je suis, entrer dans n’importe quelle confiserie, au besoin sur les grands boulevards, et je pourrais sans crainte avancer la main vers une assiette de gâteaux et me servir. On n’en serait pas surpris, et nul ne songerait à me gronder et à me chasser, car c’est encore une main de bonne compagnie, une main qui est lavée quatre ou cinq fois par jour. Oui, il n’y a rien sous les ongles, l’index est sans encre, et les poignets surtout sont en parfait état. Or nul n’ignore que les pauvres gens ne se lavent jamais aussi haut. On peut tirer de leur propreté certaines conclusions. Et l’on conclut. Dans les magasins l’on conclut. Sans doute, il y a quelques individus, sur le boulevard Saint-Michel par exemple, ou dans la rue Racine, que mes poignets ne tromperont pas. Ils se moquent bien de mes poignets. Ils me regardent et ils savent. Ils savent qu’au fond je suis des leurs, que je ne fais que jouer un peu de comédie. N’est-ce pas carnaval ? Et ils ne veulent pas me gâter le plaisir ; ils grimacent un peu et clignent des yeux. Personne ne l’a vu. D’ailleurs ils me traitent comme un monsieur. Pour peu qu’il y ait quelqu’un près de nous, ils se montrent même empressés et font comme si je portais un manteau de fourrure, comme si ma voiture me suivait.

Quelquefois je leur donne deux sous, en tremblant qu’ils ne les refusent ; mais ils les acceptent. Et tout serait dans l’ordre s’ils n’avaient pas de nouveau un peu ricané et cligné de l’œil. Qui sont ces gens ? Que me veulent-ils ? M’attendent-ils ? Comment me reconnaissent-ils ? Il est vrai que ma barbe a l’air un peu négligée et rappelle un peu, un tout petit peu, leurs vieilles barbes malades et passées qui m’ont toujours surpris. Mais n’ai-je pas le droit de négliger ma barbe ? C’est le cas de beaucoup d’hommes occupés, et l’on ne s’avise pas pour cela de les compter parmi les épaves de la société. Car il est évident que ceux-là forment le rebut et que ce ne sont pas de simples mendiants. Non, au fond, ce ne sont pas des mendiants, il faut distinguer. Ce sont des déchets, des pelures d’hommes que le destin a crachées. Humides encore de la salive du destin, ils collent à un mur, à une lanterne, à une colonne d’affichage, ou bien ils coulent lentement au fil de la rue en laissant une trace sombre et sale. Que diable voulait de moi cette vieille qui, avec son tiroir de table de nuit, où roulaient quelques boutons et quelques aiguilles, avait surgi de je ne sais quel trou ? Pourquoi marchait-elle toujours à mon côté et m’observait-elle ? Comme si elle essayait de me reconnaître, avec ses yeux chassieux, ses yeux où un malade semblait avoir craché des glaires verdâtres dans des paupières sanglantes. Et pourquoi cette petite femme grise resta-t-elle debout à côté de moi, pendant tout un quart d’heure, devant une vitrine, en faisant glisser un long et vieux crayon hors de ses vilaines mains fermées ? Je faisais semblant de regarder l’étalage dont je ne voyais rien. Mais elle savait que je l’avais vue, elle savait que j’étais arrêté et que je me demandais ce qu’elle faisait. Car je comprenais bien qu’il ne pouvait s’agir du crayon. Je sentais que c’était un signe, un signe pour les initiés, un signe que les épaves connaissent. Je devinais qu’elle voulait me dire d’aller quelque part ou de faire quelque chose. Et le plus étrange était que je ne pouvais perdre le sentiment qu’il y avait réellement certaines conventions auxquelles appartenait ce signe et que cette scène était au fond quelque chose à quoi j’aurais dû m’attendre.

C’était il y a deux semaines. Mais depuis, plus un jour ne se passe sans une pareille rencontre. Non seulement au crépuscule, mais en plein midi, dans les rues les plus populeuses, il arrive que subitement un petit homme ou une vieille femme est là, me fait signe, me montre quelque chose et disparaît de nouveau. Comme si le plus nécessaire était accompli. Il est possible qu’un beau jour ils s’avisent de venir jusque dans ma chambre. Ils savent fort bien où j’habite et prendront leurs dispositions pour ne pas être arrêtés par la concierge. Mais ici, mes chers, ici je suis à l’abri de vous. Il faut avoir une carte spéciale pour pouvoir entrer dans cette salle. Cette carte, j’ai sur vous l’avantage de la posséder. Je traverse les rues avec un peu de crainte, comme bien l’on pense, mais enfin, je suis devant une porte vitrée, je l’ouvre comme si j’étais chez moi, je montre ma carte à la porte suivante, rapidement, comme vous me montrez vos objets, mais avec cette différence que l’on me comprend, que l’on sait ce que je veux dire, et puis je suis parmi ces livres, je suis retiré de vous comme si j’étais mort, et je suis assis et je lis un poète.

Vous ne savez pas ce que c’est qu’un poète ? Verlaine… Rien ? Pas de souvenir ? Non. Vous ne l’avez pas distingué de ceux que vous connaissiez. Vous ne faites pas de différence, je sais. Mais c’est un autre poète que je lis, un qui n’habite pas Paris, un tout autre. Un qui a une maison calme dans la montagne. Qui sonne comme une cloche dans l’air pur. Un poète heureux qui parle de sa fenêtre et des portes vitrées de sa bibliothèque, lesquelles reflètent, pensives, une profondeur aimée et solitaire. C’est justement ce poète que j’aurais voulu devenir ; car il sait tant de choses sur les jeunes filles, et moi aussi j’aurais su tant de choses sur elles. Il connaît des jeunes filles qui ont vécu voici cent ans ; peu importe qu’elles soient mortes, car il sait tout. Et c’est l’essentiel. Il prononce leurs noms, ces noms légers, gracieusement étirés, avec des lettres majuscules enrubannées à l’ancienne mode, et les noms de leurs amies plus âgées où sonne déjà un peu de destin, un peu de déception et de mort. Peut-être trouverait-on dans un cahier de son secrétaire en acajou leurs lettres pâlies et les feuillets déliés de leurs journaux où sont inscrits des anniversaires, des promenades d’été, des anniversaires… Ou bien, il est possible qu’il existe au fond de la chambre à coucher, dans la commode ventrue, un tiroir où sont conservés leurs vêtements de printemps ; robes blanches qu’on mettait pour la première fois à Pâques, vêtements de tulle qui étaient plutôt des vêtements pour l’été que cependant l’on n’attendait pas encore. Ô sort bienheureux de qui est assis dans la chambre silencieuse d’une maison familiale, entouré d’objets calmes et sédentaires, à écouter les mésanges s’essayer dans le jardin d’un vert lumineux, et au loin l’horloge du village. Être assis et regarder une chaude traînée de soleil d’après-midi, et savoir beaucoup de choses sur les anciennes jeunes filles, et être un poète. Et dire que j’aurais pu devenir un tel poète, si j’avais pu habiter quelque part, quelque part en ce monde, dans une de ces maisons de campagne fermées où personne ne va plus. J’aurais eu besoin d’une seule chambre (la chambre claire sous le pignon). J’y aurais vécu avec mes anciennes choses, des portraits de famille, des livres. Et j’aurais eu un fauteuil, et des fleurs et des chiens, et une canne solide pour les chemins pierreux. Et rien de plus. Rien qu’un livre, relié dans un cuir jaunâtre, couleur d’ivoire, avec un ancien papier fleuri pour feuille de garde. J’y aurais écrit. J’aurais beaucoup écrit, car j’aurais eu beaucoup de pensées et des souvenirs de beaucoup de gens.

Mais la vie en a disposé autrement, Dieu sait pourquoi. Mes vieux meubles pourrissent dans une grange où l’on m’a permis de les placer, et moi-même, oui, mon Dieu, je n’ai pas de toit qui m’abrite, et il pleut dans mes yeux.

Quelquefois, je passe devant de petites boutiques : dans la rue de Seine par exemple. Ce sont des antiquaires, de petits bouquinistes ou des marchands d’eaux-fortes aux vitrines trop pleines. Jamais personne n’entre chez eux, ils ne font apparemment pas d’affaires. Mais si l’on y jette un coup d’œil, on les voit assis, toujours assis, lisant et insouciants. Ils ne songent pas au lendemain, ne s’inquiètent d’aucune réussite. Ils ont un chien qui est assis devant eux et frétille de bonne humeur, ou un chat qui agrandit le silence en se glissant le long des rangées de livres comme s’il effaçait les noms du dos des reliures.

Ah ! si cela pouvait suffire : je voudrais quelquefois m’acheter une de ces vitrines pleines de choses, et m’asseoir là derrière, avec un chien pour vingt ans.

C’est bon de dire à haute voix : « Il n’est rien arrivé ». Mais quand même je le dirais, et quand je le répéterais : « Il n’est rien arrivé », à quoi cela m’avancerait-il ?

Que mon poêle se soit encore mis à fumer et que j’aie dû sortir, est-ce là vraiment un malheur ? Que je me sente las et transi, est-ce de quelque importance ? Et si j’ai couru tout le jour dans les rues, c’est moi-même qui l’ai voulu. J’aurais pu aussi bien me reposer dans une salle du Louvre. Pourtant non, je crois que non. C’est qu’il y vient certaines gens pour se chauffer. Ils sont assis sur les banquettes de velours et, sur les bouches de chaleur, leurs pieds posent l’un contre l’autre comme de grandes bottes vides. Ce sont des hommes d’une extrême modestie qui savent gré à ces gardiens aux uniformes bleus constellés de décorations de seulement les tolérer. Mais si j’entre, ils grimacent. Ils grimacent et hochent la tête. Puis, si je vais et viens devant les tableaux, ils me gardent à vue et me suivent obstinément de leur œil brouillé. J’ai donc bien fait de ne pas aller au Louvre. J’ai marché sans cesse. Dieu sait combien de villes, de quartiers, de cimetières, de ponts et de passages j’ai traversés. Je ne sais où j’ai rencontré un homme qui poussait devant lui une charrette pleine de légumes. Il criait : « Chou-fleur, chou-fleur », le fleur avec un eu bizarrement trouble. À côté de lui marchait une laide et anguleuse femme qui, de temps en temps, le poussait. Et quand elle le poussait, il criait. Quelquefois aussi il criait de lui-même, mais alors son cri avait été inutile, et aussitôt il lui fallait crier à nouveau, parce qu’on passait devant la maison d’un client. Ai-je dit que cet homme était aveugle ? Non ? Eh bien, il était aveugle. Il était aveugle et il criait. J’arrange en disant cela ; j’escamote la charrette qu’il poussait ; je feins de n’avoir pas remarqué qu’il criait des choux-fleurs. Mais est-ce bien essentiel ? Et quand cela serait essentiel, n’importe-t-il pas davantage de savoir ce que j’ai vu, moi ? J’ai vu un vieil homme qui était aveugle et qui criait. Voilà ce que j’ai vu. Vu.

Croira-t-on qu’il y ait de pareilles maisons ? Non, l’on va dire encore que j’arrange. Mais cette fois, c’est la vérité ; rien d’escamoté ; bien entendu rien d’ajouté non plus. D’où le prendrais-je ? On sait que je suis pauvre. On le sait. Maisons ? Mais pour être précis, c’étaient des maisons qui n’étaient plus là. Des maisons qu’on avait démolies du haut en bas. Ce qu’il y avait, c’étaient les autres maisons, celles qui s’étaient appuyées contre les premières, les maisons voisines. Apparemment elles risquaient de s’écrouler depuis qu’on avait enlevé ce qui les étayait ; car tout un échafaudage de longues poutres goudronnées était arc-bouté entre le sol encombré de gravats et la paroi dénudée. Je ne sais pas si j’ai déjà dit que c’est de cette paroi que je parle. Ce n’était pas, à proprement parler, la première paroi des maisons subsistantes (comme on aurait pu le supposer), mais bien la dernière de celles qui n’étaient plus. On voyait sa face interne. On voyait, aux différents étages, des murs de chambres où les tentures collaient encore ; et, ça et là, l’attache du plancher ou du plafond. Auprès des murs des chambres, tout au long de la paroi, subsistait encore un espace gris blanc par où s’insinuait, en des spirales vermiculaires et qui semblaient servir à quelque répugnante digestion, le conduit découvert et rouillé de la descente des cabinets. Les tuyaux de gaz avaient laissé sur les bords des plafonds des sillons gris et poussiéreux qui se repliaient ça et là, brusquement, et s’enfonçaient dans des trous noirs. Mais le plus inoubliable, c’était encore les murs eux-mêmes. Avec quelque brutalité qu’on l’eût piétinée, on n’avait pu déloger la vie opiniâtre de ces chambres. Elle y était encore ; elle se retenait aux clous qu’on avait négligé d’enlever ; elle prenait appui sur un étroit morceau de plancher ; elle s’était blottie sous ces encoignures où se formait encore un petit peu d’intimité. On la distinguait dans les couleurs que d’année en année elle avait changées, le bleu en vert chanci, le vert en gris, et le jaune en un blanc fatigué et rance. Mais on la retrouvait aussi aux places restées plus fraîches, derrière les glaces, les tableaux et les armoires ; car elle avait tracé leurs contours et avait laissé ses toiles d’araignées et sa poussière même dans ces réduits à présent découverts. On la retrouvait encore dans chaque écorchure, dans les ampoules que l’humidité avait soufflées au bas des tentures ; elle tremblait avec les lambeaux flottants et transpirait dans d’affreuses taches qui existaient depuis toujours. Et, de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, qu’encadraient les reliefs des cloisons transversales abattues, émanait l’haleine de cette vie, une haleine opiniâtre, paresseuse et épaisse, qu’aucun vent n’avait encore dissipée. Là s’attardaient les soleils de midi, les exhalaisons, les maladies, d’anciennes fumées, la sueur qui filtre sous les épaules et alourdit les vêtements. Elles étaient là, l’haleine fade des bouches, l’odeur huileuse des pieds, l’aigreur des urines, la suie qui brûle, les grises buées de pommes de terre et l’infection des graisses rancies. Elle était là, la doucereuse et longue odeur des nourrissons négligés, l’angoisse des écoliers et la moiteur des lits de jeunes garçons pubères. Et tout ce qui montait en buée du gouffre de la rue, tout ce qui s’infiltrait du toit avec la pluie, qui ne tombe jamais pure sur les villes.

Et il y avait encore là bien des choses que les vents domestiques, ces souffles faibles et apprivoisés qui ne sortent pas de leur rue, avaient apportées, et bien des choses aussi dont on ne savait pas l’origine. J’ai dit, n’est-ce pas, qu’on avait démoli tous les murs, à l’exception de ce dernier ? C’est toujours de celui-ci que je parle. On va penser que je suis resté longtemps devant ; mais je jure que je me suis mis à courir aussitôt que je l’eus reconnu. Car le terrible, c’est que je l’ai reconnu. Tout ce qui est ici je le reconnais bien, et c’est pourquoi cela entre en moi aussitôt : comme chez soi.

Après cet effort, je me sentis quelque peu épuisé, je dirai même atteint. Aussi était-ce trop pour moi que lui encore dût m’attendre. Il attendait dans la petite crémerie où je voulais manger deux œufs sur le plat ; j’avais faim ; j’étais resté tout le jour sans manger. Mais à présent non plus, je ne pouvais rien prendre ; mes œufs n’étaient pas prêts que je me sentis de nouveau poussé dans les rues qui coulaient vers moi empoissées de gens. Car c’était le soir, et de plus carnaval, et les gens, qui avaient du temps à eux, flottaient et se frottaient les uns aux autres. Et leurs visages étaient pleins de la lumière des éventaires et le rire suintait de leurs bouches comme de blessures purulentes. Ils riaient toujours plus et s’aggloméraient d’autant plus que plus impatiemment je tentais d’avancer. J’accrochai je ne sais comment le châle d’une femme que j’entraînai ; des gens m’arrêtèrent en riant ; et je sentais que j’aurais dû rire, moi aussi ; mais je ne le pouvais pas. Quelqu’un me jeta dans les yeux une poignée de confettis qui me brûlèrent comme un coup de fouet. Aux carrefours les gens étaient coincés, imbriqués les uns dans les autres. Il n’y avait plus d’avance possible, rien qu’un mol et silencieux mouvement de va-et-vient parmi eux comme s’ils s’accouplaient debout. Mais bien qu’ils stationnassent, tandis que, contre le trottoir, à travers la déchirure de la foule, je courais comme un fou, en vérité c’étaient tout de même eux qui bougeaient, et moi qui restais sur place. Car rien ne changeait ; quand je levais la tête, je continuais de voir les mêmes maisons d’un côté, et de l’autre, les baraques. Peut-être aussi tout était-il fixe, et n’y avait-il en moi comme en eux qu’un vertige qui semblait faire tournoyer le tout. Mais je n’avais pas le temps d’y réfléchir ; j’étais lourd de sueur, et une douleur étourdissante circulait en moi, comme si mon sang charriait je ne sais quoi de trop grand qui au passage distendait mes veines. Et je sentais en même temps que l’air était épuisé depuis longtemps et qu’il ne restait plus que des exhalaisons viciées dont mes poumons ne voulaient pas.

Mais maintenant c’est fini ; j’ai tout surmonté. Me voici dans ma chambre, assis près de la lampe ; il fait un peu froid, car je n’ose pas mettre le poêle à l’épreuve ; que ferais-je s’il allait encore fumer et me chasser dans la rue ? Je suis assis et je pense : Si je n’étais pas pauvre, je louerais une autre chambre avec des meubles moins fatigués, moins hantés par les précédents locataires. D’abord, il m’en coûtait vraiment d’appuyer ma tête dans ce fauteuil. Là, dans sa housse verte, il y a un vallonnement d’un gris graisseux qui doit s’adapter à toutes les têtes. Pendant quelque temps, j’ai pris la précaution de mettre sous mes cheveux un mouchoir ; mais maintenant je suis trop fatigué ; et du reste, ce petit creux semble fait à la mesure de ma nuque. Mais si je n’étais pas pauvre, je commencerais par m’acheter un bon poêle, et je me chaufferais avec du fort et pur bois de montagne, au lieu de ces pitoyables « têtes-de-moineaux » dont les émanations me font le souffle si irrégulier et la tête si trouble. Et puis, il me faudrait quelqu’un qui rangerait sans bruit et veillerait sur le feu, comme je le désire. Car souvent, lorsque je dois rester un quart d’heure à tisonner, agenouillé contre le brasier dont le proche éclat me brûle les yeux et me rissole la peau du front, j’abandonne d’un seul coup tout ce que j’avais de force en réserve pour la journée, et quand, après, je redescends parmi les hommes, ils ont naturellement sans peine raison de moi.

Parfois, quand il y aurait foule, je prendrais une voiture, je passerais à côté des piétons, je mangerais tous les jours dans un Duval… et je ne traînerais plus dans les crémeries… L’aurais-je aussi bien rencontré au Duval ? Non ! On ne lui aurait pas permis de m’y attendre. On n’y laisse pas entrer les moribonds. Les moribonds ? À présent que je suis à l’abri dans ma chambre, je vais essayer de réfléchir tranquillement à ce qui m’est arrivé. Il est bon de ne rien laisser dans le vague. Donc j’entrai, et d’abord je vis que quelqu’un occupait la table à laquelle je m’assieds quelquefois. Je saluai dans la direction du comptoir, commandai mon repas et m’assis là, tout près. C’est alors que je le sentis soudain, bien qu’il ne bougeât pas. C’est précisément son immobilité que je sentis et que je compris tout à coup. Un courant s’était établi entre nous, et je connus qu’il était raide de terreur. Je compris que la terreur l’avait paralysé, terreur de quelque chose qui se passait en lui-même. Peut-être un vaisseau se rompait-il en lui ; peut-être un poison qu’il avait longtemps redouté, pénétrait-il en ce moment précis dans le ventricule de son cœur ; peut-être un grand abcès se levait-il et s’ouvrait-il dans son cerveau, comme un soleil qui lui changeait l’aspect du monde. Avec un indicible effort, je me forçai à regarder de son côté : car j’espérais encore que tout cela serait imaginaire. Mais enfin, je sursautai et me précipitai au dehors, car je ne m’étais pas trompé. Il était assis là, dans un manteau d’hiver noir et épais, et son visage gris, convulsé, plongeait dans un cache-nez de laine. Sa bouche était close comme si un poids subit reposait sur elle, mais il n’était pas possible de dire si ses yeux voyaient encore : des lunettes embuées et grises de fumée les cachaient et tremblaient un peu. Ses narines étaient distendues et sa longue chevelure se fanait sur ses tempes dévastées comme par une chaleur trop grande. Ses oreilles étaient longues, jaunes et jetaient de grandes ombres derrière elles. Oui, il savait qu’en ce moment il s’éloignait de tout ; pas seulement des hommes. Un instant encore, et tout aura perdu son sens, et cette table et cette tasse et cette chaise à laquelle il se cramponne, tout le quotidien et le proche sera devenu inintelligible, étranger et lourd. Ainsi il était assis là, et attendait que ce fût consommé. Et ne se défendait plus.

Et moi, je me défends encore. Je me défends, quoique je sache bien que déjà mon cœur est arraché, et que si même mes bourreaux maintenant me tenaient quitte, je ne pourrais quand même plus vivre. Je me dis : il n’est rien arrivé, et pourtant je n’ai pu comprendre cet homme que parce que, en moi aussi, quelque chose arrive qui commence à m’éloigner et à me séparer de tout. Combien toujours il me fut horrible d’entendre dire d’un mourant : il ne reconnaît déjà plus personne. Alors je me représente un solitaire visage qui se soulève de dessus les coussins, qui cherche n’importe quoi de connu, n’importe quoi de déjà vu, et qui ne trouve rien. Si mon angoisse n’était si grande, je me consolerais en me persuadant qu’il n’est pas impossible de voir tout d’un œil différent, et néanmoins de vivre ; mais j’ai peur, j’ai une peur indicible de cette modification. Je ne me suis même pas encore familiarisé avec ce monde qui me paraît bon. Que ferais-je dans un autre ? J’aimerais tant demeurer parmi les significations qui me sont devenues chères ! et si pourtant quelque chose doit être changé, je voudrais du moins pouvoir vivre parmi les chiens, dont le monde est parent du nôtre.

Durant quelque temps encore je vais pouvoir écrire tout cela et en témoigner. Mais le jour viendra où ma main me sera distante, et quand je lui ordonnerai d’écrire, elle tracera des mots que je n’aurai pas consentis. Le temps de l’autre explication va venir, où les mots se dénoueront, où chaque signification se défera comme un nuage et s’abattra comme de la pluie. Malgré ma peur je suis pourtant pareil à quelqu’un qui se tient devant de grandes choses, et je me souviens que, autrefois, je sentais en moi des lueurs semblables lorsque j’allais écrire. Mais cette fois-ci je serai écrit. Je suis l’impression qui va se transposer. Il ne s’en faudrait plus que de si peu, et je pourrais, ah ! tout comprendre, acquiescer à tout. Un pas seulement, et ma profonde misère serait félicité. Mais ce pas, je ne puis le faire ; je suis tombé et ne puis plus me relever, parce que je suis brisé. Jusqu’ici j’ai cru que je pourrais voir venir un secours. Voici devant moi, de ma propre écriture, ce que j’ai prié, soir par soir. Des livres où je l’ai trouvé, j’ai transcrit cela, pour que cela me fût tout proche, pour que cela fût issu de ma main, comme jailli de moi-même. Et maintenant je veux le copier encore une fois, ici, devant ma table, à genoux, je veux l’écrire, car ainsi je le sens en moi plus longtemps qu’à le lire, et chaque mot prend de la durée et a le temps de retentir.

« Mécontent de tous et mécontent de moi-même, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise.

« C’étaient des gens de néant, des gens sans nom abaissés plus bas que la terre. Voici que je suis pour eux un objet de risée et le sujet de leur chanson

« Ils ont rompu mon sentier et pour augmenter mon affliction ils n’ont besoin du secours de personne

« Maintenant mon âme se fond en moi

« Des frayeurs la poursuivent comme un vent, ma délivrance est passée comme une nuée, la nuit me perce l’os et mes veines ne prennent point de repos.

« Mon vêtement a changé de couleur par la violence de mon mal ; il se colle à mon corps et m’enserre comme l’ouverture de ma robe

« Les jours d’affliction m’ont surpris, je ressemble à la poussière et à la cendre

« Ma harpe n’est plus qu’une plainte et le son de ma flûte, un sanglot. »

Le médecin ne m’a pas compris. Il n’a rien compris. Sans doute était-ce difficile à expliquer. On décida qu’il fallait essayer de m’électriser. Bien. On me remit une fiche : je devais me trouver à une heure à la Salpêtrière. J’y fus. Je dus d’abord passer devant une longue file de baraques et traverser plusieurs cours où des gens, que leurs bonnets blancs faisaient semblables à des forçats, stationnaient sous les arbres vides. Enfin je pénétrai dans une longue pièce sombre qui avait l’apparence d’un couloir et prenait tout son jour d’un côté, par quatre fenêtres d’un verre double et verdâtre, dont l’une était séparée de l’autre par un pan de mur large et noir. Un banc de bois les longeait, et sur ce banc ils étaient assis, eux, tous ceux qui me connaissaient, et attendaient. Oui, ils étaient tous là. Lorsque je me fus habitué au demi-jour de la pièce, je remarquai cependant qu’il y avait aussi, dans cette file interminable de gens assis, quelques autres personnes, de petites gens, des artisans, des servantes et des camionneurs. Du côté étroit du couloir, sur des chaises particulières, deux grosses femmes s’étaient étalées et s’entretenaient : des concierges sans doute. Je regardai l’heure ; il était une heure moins cinq. Dans cinq, mettons dans dix minutes, mon tour devait venir ; ce n’était donc pas si terrible. L’air était mauvais, lourd, plein de vêtements et d’haleines. À un certain endroit, la fraîcheur forte et croissante de l’éther pénétrait par la fente d’une porte. Je commençai à aller et venir. Je songeai tout à coup que l’on m’avait envoyé ici, parmi ces gens, à cette consultation publique, surpeuplée. Cela me confirmait en quelque sorte pour la première fois officiellement que je faisais partie de ces épaves. Le médecin l’avait-il lu sur ma figure ? Pourtant je lui avais rendu visite dans un costume assez convenable, je lui avais même fait passer ma carte. Et malgré cela… Sans doute l’avait-il appris quelque part, ou peut-être m’étais-je trahi moi-même. Allons, puisque c’était un fait accompli, je ne m’en trouvais somme toute pas trop mal. Tous ces gens étaient assis là, bien sagement, et ne s’occupaient pas de moi. Quelques-uns éprouvaient des douleurs et remuaient un peu une jambe, pour les mieux supporter. Plusieurs hommes avaient posé leur tête sur la paume de leurs mains, d’autres dormaient profondément, avec des visages lourds, comme enfouis sous l’éboulement du sommeil. Un gros homme, au cou rouge et enflé, était penché en avant, regardait fixement par terre et laissait tomber de temps en temps en un point qui lui paraissait sans doute convenir particulièrement à cet exercice, un crachat qui claquait sur le parquet. Un enfant sanglotait dans un coin ; il avait tiré à lui, sur le banc, ses longues jambes maigres, et il les tenait à présent embrassées, étroitement serrées contre lui, comme si on avait voulu l’en séparer. Une petite femme pâle, un chapeau de crêpe, orné de fleurs rondes et noires, posé de travers sur ses cheveux, avait la grimace d’un sourire autour de ses lèvres misérables, mais ses paupières blessées débordaient sans cesse. On avait assis non loin d’elle une fillette, au visage rond et lisse, dont les yeux inexpressifs sortaient des orbites ; sa bouche était ouverte de sorte que l’on voyait les gencives blanches, saliveuses, avec les vieilles dents atrophiées. Et il y avait beaucoup de pansements. Des pansements qui entouraient [de] leurs bandeaux, couche par couche, toute une tête, jusqu’à ne laisser voir qu’un œil qui n’appartenait plus à personne. Des pansements qui dissimulaient et des pansements qui laissaient voir ce qui se trouvait en dessous. Des pansements qu’on avait ouverts et où était étendue à présent, comme dans un lit sale, une main qui n’était plus une main ; et une jambe emmaillotée qui sortait du rang, grande comme un homme tout entier. J’allais et je venais et m’efforçais d’être calme. Je m’occupais beaucoup du mur d’en face. Je remarquai qu’il encadrait un certain nombre de portes à un battant et qu’il n’atteignait pas le plafond, de sorte que ce couloir n’était pas complètement séparé des pièces qui devaient se trouver à côté. Je regardai ensuite ma montre : j’avais arpenté la salle d’attente pendant une heure. Quelques instants après vinrent les médecins. D’abord quelques jeunes gens qui passèrent avec des visages indifférents, enfin celui chez lequel j’avais été, en gants clairs, en chapeau à huit reflets et en pardessus impeccable. Lorsqu’il me vit, il souleva un peu son chapeau et sourit distraitement. J’eus alors l’espoir d’être appelé aussitôt, mais une heure s’écoula encore. Je ne me rappelle plus à quoi je la passai. Elle s’écoula. Vint ensuite un homme vieux, ceint d’un tablier taché, une sorte d’infirmier, qui me toucha l’épaule. J’entrai dans une des chambres voisines. Le médecin et les jeunes gens étaient assis autour de la table et me regardaient. On me donna une chaise. Voilà. À présent je devais raconter mon cas. Le plus brièvement possible, s’il vous plaît. Car ces messieurs ne disposaient pas de beaucoup de temps. Je me sentais singulièrement mal à l’aise. Les jeunes gens étaient assis et me regardaient avec cet air de supériorité et cette curiosité professionnelle qu’ils avaient appris. Le médecin que je connaissais caressait sa barbiche noire et souriait distraitement. Je pensai que j’allais fondre en larmes, mais je m’entendis répondre couramment en français : « J’ai déjà eu l’honneur, monsieur, de vous donner tous les renseignements que je puis vous donner. Si vous jugez indispensable que ces messieurs soient mis au courant, vous sauriez certainement le faire en quelques mots, alors que cela me serait à moi-même infiniment pénible. » Le médecin se leva avec un sourire poli, se dirigea vers la fenêtre avec les assistants et prononça quelques mots qu’il accompagnait d’un mouvement de la main vertical et oscillant. Au bout de trois minutes l’un des jeunes gens, myope et négligent, revint à ma table et demanda en essayant de me regarder d’un air sévère :

– Vous dormez bien, monsieur ?

– Non, mal.

Après quoi il se précipita de nouveau vers le groupe de la fenêtre. On y discuta encore pendant un moment, puis le médecin se tourna vers moi et me dit qu’on me rappellerait. Je lui fis observer que j’avais été convoqué pour une heure. Il sourit et eut quelques mouvements rapides et sautillants de ses petites mains blanches qui voulaient sans doute dire qu’il était très occupé. Jeretournai donc dans mon couloir où l’air était devenu beaucoup plus pesant et je recommençai à aller et à venir, bien que je me sentisse mortellement las. L’odeur humide et renfermée finit par me donner le vertige, je m’arrêtai à la porte d’entrée et l’entr’ouvris. Je vis que dehors, c’était encore l’après-midi et qu’il faisait du soleil : cela me ranima d’une façon inexprimable. Mais j’étais là depuis une minute à peine, lorsque je m’entendis interpeller. Une femme, assise à deux pas de moi, auprès d’une petite table, m’adressa la parole d’une voix sifflante : Qui m’avait dit d’ouvrir la porte ? me demandait-elle. Je répondis que je ne pouvais supporter l’atmosphère de la salle. Cela ne regardait que moi, mais la porte devait rester fermée. N’était-il donc pas possible d’ouvrir une fenêtre ? Non, c’était interdit. Je décidai de recommencer à aller et venir, parce que c’était une manière de m’étourdir et que cela ne pouvait gêner personne. Mais cela aussi déplaisait maintenant à la femme assise auprès de la petite table : N’avais-je donc pas de place ? Non, je n’en avais pas. Mais il s’en trouverait bien quelqu’une. La femme avait raison. Il se trouva en effet aussitôt une place à côté de la fillette aux yeux désorbités. À présent, j’étais assis, avec le sentiment que cet état devait certainement préparer à de terribles choses. À ma gauche était la fillette aux gencives pourries ; je ne pus distinguer qu’au bout d’un instant ce qui était à ma droite. C’était une masse énorme, incapable de se mouvoir, qui avait un visage et une main grande, lourde et immobile. Le côté du visage que je voyais était vide, sans traits ni souvenirs, et on éprouvait de l’inquiétude à voir que les vêtements étaient semblables à ceux d’un cadavre qu’on aurait habillé pour le mettre en bière. L’étroite cravate noire était nouée de la même manière lâche, impersonnelle autour du col et l’on voyait que la veste avait été mise par quelqu’un d’autre à ce corps sans volonté. On avait posé la main sur ce pantalon, là, exactement où elle était, et les cheveux même étaient peignés comme par des veilleuses de morts, ordonnés avec raideur comme le poil d’une bête empaillée. J’observai tout cela avec attention et je me pris à songer que là était donc la place qui m’était destinée, car je croyais être enfin arrivé à l’endroit de ma vie où je pourrais rester. Oui, le destin suit des voies bien singulières.

Soudain s’élevèrent non loin de moi les cris effrayés – comme de quelqu’un qui se débat – d’un enfant, auxquels succéda un sanglot léger et soutenu. Tandis que je m’efforçais de deviner d’où ce bruit avait pu venir, un petit cri étouffé se perdit en un tremblement et j’entendis des voix qui questionnaient, une voix plus basse qui ordonnait, et puis une machine indifférente se mit à ronfler et ne se souciait plus de rien. Je me rappelai alors ce demi-mur et je compris que tous ces bruits venaient d’au delà des portes, et qu’on y travaillait à présent. En effet, de temps en temps, apparaissait l’infirmier au tablier taché, et faisait signe. Je ne pensais même plus que ce pût être pour moi. Était-ce pour moi ? Non. Deux hommes étaient là avec un fauteuil à roulettes. Ils y déposèrent la masse, et je vis à présent que c’était un vieux paralytique qui avait encore un autre côté, plus petit, usé par la vie, avec un œil ouvert, trouble et triste. Ils le poussèrent de l’autre côté, et il y eut auprès de moi une large place. Cependant j’étais toujours assis et je me demandais ce qu’ils avaient l’intention de faire à la fillette idiote et si elle aussi crierait. Là derrière, les machines ronflaient avec un bruit d’usine si régulier qu’il n’avait plus rien d’inquiétant.

Mais subitement tout se tut et, dans le silence, une voix prétentieuse et vaniteuse que je croyais connaître dit :

– Riez !

Un silence.

– Riez ! Mais riez, riez !

Je riais déjà. On ne pouvait s’expliquer pourquoi cet homme-là, de l’autre côté, ne voulait pas rire. Une machine ronfla, mais se tut aussitôt. On échangea des paroles, puis la même voix énergique s’éleva et ordonna :

– Dites-nous le mot : Avant.

Et l’épelant :

A-v-a-n-t.

Silence.

– On n’entend rien. Encore une fois…

Et alors, lorsque j’entendis balbutier si mollement, alors, pour la première fois depuis de longues, longues années, ce fut de nouveau là. Cela, qui m’avait inspiré ma première et profonde frayeur, lorsque, tout enfant, la fièvre m’avait tenu : la grande chose. Oui, c’est ainsi que je l’avais toujours appelée, lorsque tous étaient debout autour de mon lit et tâtaient mon pouls et me demandaient ce qui m’avait effrayé : la grande chose. Et quand ils cherchaient le docteur et qu’il était là, je le priais de faire seulement que la grande chose s’en allât, cela et rien de plus. Mais il était comme les autres. Il ne pouvait pas l’enlever, bien que je fusse alors si petit et qu’il eût été facile de m’aider. Et voici qu’elle était de nouveau là. Par la suite, elle avait disparu, elle n’était même pas revenue par les nuits de fièvre, mais voici qu’elle était là, bien que je n’eusse pas de fièvre. Voici qu’elle était là. Elle grandissait en jaillissant de moi comme une tumeur, comme une seconde tête, comme une partie de moi-même, et qui cependant ne pouvait pas m’appartenir puisqu’elle était si grande. Elle était là comme une grande bête morte qui aurait été autrefois, lorsqu’elle vivait encore, ma main ou mon bras. Et mon sang me traversait et la traversait comme un seul et même corps. Et mon cœur devait battre plus fort pour chasser le sang jusqu’à elle : il n’y avait presque pas assez de sang. Et le sang la pénétrait malaisément et revenait malade et mauvais. Mais elle gonflait et croissait devant mon visage comme une bosse chaude et bleuâtre, elle dépassait ma bouche, et déjà mon dernier œil disparaissait dans son ombre.

Je ne me rappelle plus combien de cours j’ai traversées pour sortir. C’était le soir et je m’égarai dans ce quartier inconnu, et je suivis des boulevards avec des murs sans fin dans une direction, et, lorsqu’il n’y avait décidément pas de fin, je retournai dans la direction opposée jusqu’à une place, n’importe laquelle. Là je commençai à suivre une rue, et d’autres rues venaient que je n’avais jamais vues, et d’autres encore. Des trams électriques arrivaient parfois, très vite et trop clairs, passaient et s’éloignaient avec leur sonnerie dure et frappée. Mais les écriteaux portaient des noms que je ne connaissais pas. Je ne savais pas dans quelle ville je me trouvais, si j’avais ici quelque part un logis, ni ce que je devais faire pour ne pas marcher toujours.

Et voici encore cette maladie dont l’atteinte m’a toujours été si étrange. Je suis certain qu’on ne sent pas à quel point elle est dangereuse. De même qu’on s’exagère l’importance d’autres maladies. Cette maladie n’a pas de particularités déterminées, elle prend les particularités de ceux qu’elle attaque. Avec une sûreté de somnambule elle puise en chacun son danger le plus profond, qui semblait passé, et le pose à nouveau devant lui, tout près, dans l’heure imminente. Des hommes qui, comme collégiens, avaient une fois essayé ce vice plein de détresse dont les familiers déçus sont ces pauvres et dures mains de gamins, se surprennent de nouveau, tentés par lui, ou bien c’est une autre maladie, surmontée jadis, qui reprend en eux ; ou bien une habitude perdue est de nouveau là, une certaine façon hésitante de tourner la tête qui leur était propre voici des années. Et avec ce qui revient s’élève tout un tissu confus de souvenirs égarés qui s’y accroche, comme des algues mouillées à un objet englouti par les eaux. Des vies dont on n’aurait jamais rien appris, viennent à la surface, et se mêlent à ce qui a réellement été, et repoussent un passé que l’on croyait connaître : car ce qui remonte ainsi est plein d’une force reposée et neuve, mais ce qui toujours était là, est fatigué d’avoir été trop souvent évoqué.

Je suis couché dans mon lit, à mon cinquième étage, et mon jour que rien n’interrompt, est comme un cadran sans aiguilles. De même qu’une chose qui était longtemps perdue, se retrouve un matin à sa place, ménagée et bonne, presque plus neuve qu’au jour de la perte, comme si elle avait été confiée aux soins de quelqu’un, – de même se retrouvent ça et là sur la couverture de mon lit des choses perdues de mon enfance et qui sont comme neuves. Toutes les peurs oubliées sont de nouveau là.

La peur qu’un petit fil de laine qui sort de l’ourlet de la couverture ne soit dur, dur et aigu comme une aiguille en acier ; la peur que ce petit bouton de ma chemise de nuit ne soit plus gros que ma tête, plus gros et plus lourd ; la peur que cette petite miette de pain ne soit en verre lorsqu’elle touchera le sol et qu’elle ne se brise, et le souci pesant qu’en même temps tout ne soit brisé ; qu’à jamais tout ne soit brisé, la peur que ce bord déchiré d’une lettre ouverte ne soit un objet défendu, un objet indiciblement précieux pour lequel nul endroit de la chambre ne serait assez sûr ; la peur d’avaler, si je m’endormais, le morceau de charbon qui est là devant le poêle ; la peur qu’un chiffre quelconque ne puisse commencer à croître dans mon cerveau jusqu’à ce qu’il n’y ait plus place pour lui en moi ; la peur que ma couche ne soit en granit, en granit gris ; la peur de crier et qu’on n’accoure à ma porte et qu’on ne finisse par l’enfoncer, la peur de me trahir et de dire tout ce dont j’ai peur, et la peur de ne pouvoir rien dire, parce que tout est indicible, et les autres peurs… les peurs.

J’ai prié pour retrouver mon enfance, et elle est revenue, et je sens qu’elle est encore toujours dure comme autrefois et qu’il ne m’a servi à rien de vieillir.

Hier ma fièvre allait mieux et aujourd’hui le jour commence comme un printemps, – comme un printemps en images. Je veux essayer de sortir ; je veux aller à la Bibliothèque Nationale, chez mon poète que je n’ai pas lu depuis si longtemps, et, peut-être, en sortant, traverserai-je lentement les jardins. Peut-être y a-t-il du vent sur le grand étang qui a de l’eau si véritable, et des enfants viendront qui y lâcheront leurs bateaux aux voiles rouges, et les regarderont.

Aujourd’hui vraiment, je n’attendais pas cela ; j’étais sorti avec tant de courage, le plus naturellement et le plus simplement du monde. Et pourtant un événement de nouveau survint qui me saisit comme un papier, qui me fripa et me rejeta ; un événement inouï survint.

Le boulevard Saint-Michel était vide et vaste, et l’on marchait facilement sur sa pente douce. Des battants de fenêtres s’ouvraient très haut, avec un clair son de verre, et leurs reflets volaient comme des oiseaux blancs par-dessus la rue. Une voiture aux roues d’un rouge vif passa, et, plus bas, quelqu’un portait un objet d’un vert lumineux. Des chevaux trottaient dans leurs harnais luisants sur la piste sombre et fraîchement arrosée de la rue. Le vent était agité, doux, tendre, et tout montait : des odeurs, des cris, des cloches.

Je passais devant un de ces cafés où de faux tziganes rouges jouent d’habitude le soir. Par les fenêtres ouvertes s’échappait, avec la conscience mauvaise, l’air de la nuit passée. Des sommeliers aux cheveux plats étaient occupés à balayer devant la porte. L’un était penché et jetait, poignée par poignée, un sable jaunâtre sous les tables, lorsqu’un autre qui passait le heurta et du geste désigna le bas de la rue. Le garçon, qui avait le visage rouge, regarda un instant fixement dans cette direction, puis un rire s’étendit sur ses joues imberbes comme s’il y avait été répandu. Il fit signe aux autres garçons, et tout en riant, tourna la tête de droite à gauche, plusieurs fois et rapidement, pour les appeler tous ; sans rien perdre lui-même du spectacle. À présent tous étaient debout et regardaient cette chose risible, qui cherchant, qui souriant, qui fâché de n’avoir encore rien distingué.

Je sentis qu’un peu de peur commençait en moi. Je ne sais quoi me poussa de l’autre côté de la rue ; et puis je me mis à marcher plus vite et je parcourais inconsciemment du regard les rares personnes qui me précédaient, sur qui cependant je ne remarquais aucune particularité. Pourtant, je vis que l’une d’elles, un garçon de magasin en tablier bleu qui portait derrière l’épaule un panier à anse vide, suivait quelqu’un des yeux. Lorsqu’il eut assez vu, il se retourna du côté des maisons et, clignant de l’œil à un commis qui éclatait de rire, fit devant son front ce mouvement circulaire de la main dont le sens est familier à tout le monde. Puis ses yeux noirs lancèrent des éclairs et, l’air satisfait, il vint à ma rencontre en se dandinant un peu.

Je m’attendais à voir, aussitôt que ma vue s’étendrait sur un espace plus profond, je ne sais quelle figure extraordinaire et frappante, mais personne ne marchait devant moi qu’un grand homme décharné dans un pardessus sombre, un chapeau souple et noir posé sur des cheveux courts d’un blond terne. Je m’assurai qu’il n’y avait rien de risible ni dans les vêtements ni dans l’allure de cet homme et déjà je m’apprêtais à regarder en avant de lui le bas du boulevard, lorsqu’il buta sur je ne sais quoi. Comme je le suivais de près, je me tins sur mes gardes lorsque j’approchai de l’endroit, mais il n’y avait rien, absolument rien. Nous continuâmes tous deux, lui et moi ; la distance entre nous restait la même. Puis il y eut un carrefour : et il arriva alors que l’homme descendit les marches du trottoir en sautillant avec des pieds inégaux, à peu près comme les enfants dansent ou sautillent parfois en marchant lorsqu’ils se réjouissent. Il remonta sur l’autre trottoir, d’un seul grand pas. Mais à peine s’y trouvait-il qu’il plia un peu une jambe et sautilla sur l’autre, une fois, puis encore, et encore. À présent l’on pouvait en effet fort bien prendre ce brusque mouvement pour une sorte de culbute si l’on se persuadait qu’il y avait eu là un petit objet quelconque, un pépin, la pelure glissante d’un fruit, n’importe quoi ; et l’étrange était que l’homme lui-même semblât croire à l’existence d’un obstacle, car il se retournait chaque fois avec ce regard mi-contrarié, mi-plein de reproche que l’on porte d’habitude en pareille circonstance, sur l’endroit importun. Encore une fois, un pressentiment m’appela de l’autre côté de la rue, mais je n’obéis pas et continuai de suivre cet homme en fixant toute mon attention sur ses jambes. Je dois avouer que je me sentais singulièrement soulagé, car pendant une vingtaine de pas le sautillement ne reparut point ; mais lorsque je levai les yeux, je remarquai qu’il était arrivé à l’homme une autre mésaventure. Le col de son pardessus s’était relevé ; et il avait beau s’efforcer, tantôt avec une main, tantôt avec les deux à la fois, de le replier, il n’y pouvait réussir. Ce sont des choses qui arrivent. Cela ne m’inquiétait pas. Mais aussitôt après, je remarquai, à mon plus vif étonnement, qu’il y avait dans les mains agitées de cet homme deux mouvements : un mouvement dérobé et rapide qui relevait toujours de nouveau le col, et cet autre mouvement, détaillé, prolongé et comme épelé avec une lenteur et une précision exagérées, qui devait opérer son abaissement. Cette observation me troubla si fort que deux minutes s’écoulèrent avant que j’eusse reconnu qu’il y avait dans la nuque de l’homme, derrière son pardessus relevé et ses mains agitées de secousses nerveuses, le même sautillement terrible en deux temps qui venait de quitter ses jambes. À partir de cet instant, j’étais lié à lui. Je comprenais que ce sautillement errait dans son corps et essayait de s’en échapper ici ou là. Je comprenais la peur que l’homme avait des gens et je commençais à observer moi-même, prudemment, si les passants s’apercevaient de quelque chose. Un froid subit me perça le dos lorsque ses jambes firent soudain un petit saut convulsif, mais personne ne l’avait vu, et je me dis que moi aussi je buterais légèrement si quelqu’un s’en apercevait. C’était en effet un moyen de faire croire aux curieux qu’il y avait eu là un petit obstacle imperceptible sur lequel nous avions, par hasard, tous deux marché. Mais pendant que je me demandais ainsi comment je viendrais à son aide, il avait trouvé lui-même un nouvel et excellent moyen. J’ai oublié de dire qu’il avait une canne ; c’était une canne banale, en bois foncé, avec un manche arrondi et simple. Dans son anxieuse recherche, l’idée lui était venue de tenir cette canne contre son dos, d’abord d’une seule main (car qui savait à quoi l’autre pourrait encore lui être nécessaire), tout droit sur la colonne vertébrale, de l’appuyer sur l’échiné et de glisser l’extrémité arrondie de cette béquille sous son col, de telle sorte qu’on la sentait, dure et comme un point d’appui derrière la vertèbre de la nuque et la première vertèbre du dos. C’était une attitude qui ne pouvait pas frapper, qui devait tout au plus paraître un peu extravagante ; mais cette journée de printemps inattendue pouvait l’excuser. Personne ne songeait à se retourner, et à présent tout allait bien. Tout allait à merveille. Il est vrai que déjà à la prochaine rue transversale, deux autres sautillements s’échappèrent, deux petits sautillements à moitié réprimés, sans aucune importance ; et l’un de ces sauts, le seul qui fût vraiment visible, avait été si habilement placé (un tuyau à arroser était justement couché en travers de la rue), qu’il n’y avait rien à redouter. Oui, tout allait encore bien ; de temps à autre la deuxième main saisissait la canne, la serrait plus fort, et aussitôt le danger était écarté. Mais, je n’y pouvais rien, mon anxiété n’en grandissait pas moins. Je savais que, tandis qu’il faisait des efforts désespérés pour paraître indifférent et distrait, les terribles secousses s’amassaient dans son corps ; elle était en moi-même, l’angoisse avec laquelle il sentait croître et croître en lui cette force effrayante, et je le voyais se cramponner à la canne, lorsqu’il commençait de se sentir secoué à l’intérieur de lui. Alors l’aspect de ces mains était si sévère et si impitoyable que je mettais toute mon espérance dans sa volonté qui devait être grande. Mais que pouvait ici une volonté ? L’instant devait venir où ses forces seraient à bout, il ne pouvait plus être éloigné. Et moi qui marchais derrière lui, le cœur battant vite, je réunissais mon peu de force, comme de l’argent, et cependant que je regardais ses mains, je le priais de se servir s’il en avait besoin.

Je crois qu’il m’en a emprunté ; est-ce ma faute si je n’avais pas davantage à lui offrir ?

Sur la place Saint-Michel, il y avait beaucoup de véhicules et de gens qui allaient et venaient ; nous étions parfois pris entre deux voitures ; il respirait alors et se laissait un peu aller, comme pour se reposer, et il se permit un sautillement et un léger hochement. Peut-être était-ce la ruse par laquelle la maladie prisonnière espérait le dominer. La volonté était rompue à deux endroits et cet abandon avait laissé dans les muscles obsédés une tentation doucement insinuante et comme la contrainte de ce double rythme. Mais la canne était encore à sa place, et les mains paraissaient mauvaises et irritées. C’est ainsi que nous posâmes pied sur le pont, et cela allait. Cela allait encore. Mais à présent sa démarche devenait incertaine ; tantôt il faisait deux pas en courant, tantôt il s’arrêtait. S’arrêtait. La main gauche se détacha doucement de la canne, et se leva si lentement que je la sentais trembler à l’air ; il poussa un peu son chapeau en arrière et se passa la main sur le front. Il tourna un peu la tête et son regard s’égara par-dessus le ciel, les maisons et l’eau, sans rien saisir, – et puis il céda. La canne avait disparu, il étendit les bras comme s’il avait voulu s’envoler, et cela éclata hors de lui, comme une force naturelle, et le plia en avant, et le tira violemment en arrière, et le fit se balancer et s’incliner, et, comme une fronde, jeta sa danse forcenée parmi la foule. Car déjà beaucoup de gens étaient autour de lui, et je ne le voyais plus.

J’aurais pu encore continuer ma route. Mais à quoi bon ? J’étais vide. Comme un papier vide, je traînai à la dérive en remontant le long des maisons du boulevard.

J’essaie de t’écrire, bien qu’à la vérité il n’y ait rien à dire après un départ nécessaire. J’essaie pourtant, je crois que je dois le faire, parce que j’ai vu la sainte au Panthéon, la solitaire et sainte femme, et le toit et la porte, et, au dedans, la lampe avec son modeste cercle de lumière, et dehors la ville endormie et le fleuve et les lointains au clair de lune. La sainte veille sur la ville endormie. J’ai pleuré. J’ai pleuré parce que tout cela était si inattendu. J’ai pleuré là devant, je n’en pouvais plus.

Je suis à Paris ; ceux qui l’apprennent se réjouissent, la plupart m’envient. Ils ont raison. C’est une grande ville ; grande et pleine d’étranges tentations. Je crois qu’il n’est pas possible de l’exprimer autrement. J’ai succombé à ces tentations et il en est résulté certaines transformations, sinon de mon caractère, du moins de ma conception générale de la vie, et dans tous les cas de ma vie elle-même. Une compréhension très différente de toutes choses s’est formée en moi sous ces influences ; certaines différences existent qui me séparent des hommes plus que toutes mes expériences antérieures. Un monde transformé. Une vie nouvelle, pleine de significations nouvelles. J’ai un peu de peine en ce moment, parce que tout est trop nouveau. Je suis un débutant dans mes propres conditions de vie.

Ne pourrais-je, une fois, voir la mer ?

Oui, mais figure-toi, je m’imaginais que tu pourrais venir. Aurais-tu pu me dire s’il y a un médecin ? J’ai oublié de m’en informer. D’ailleurs, je n’en ai plus besoin à présent.

Te rappelles-tu le poème inouï de Baudelaire : « Une Charogne » ? Il se peut que je le comprenne à présent. La dernière strophe exceptée, il était dans son droit. Que devait-il faire après une telle expérience ?… Il lui incombait de voir parmi ces choses terribles, parmi ces choses qui semblent n’être que repoussantes, ce qui est, ce qui seul compte parmi tout ce qui est. Ni choix, ni refus ne sont permis. Crois-tu que ce soit par hasard que Flaubert ait écrit son Saint Julien l’Hospitalier ? Il me semble que là est le point décisif : se surmonter jusqu’à se coucher à côté du lépreux, jusqu’à le réchauffer à la chaleur intime des nuits d’amour, – et cela ne peut que bien finir.

Ne va pas croire surtout que je souffre ici de déceptions, bien au contraire. Je m’étonne quelquefois de la facilité avec laquelle j’abandonne tout ce que j’attendais, pour le réel, même lorsqu’il est pire.

Mon Dieu, s’il était possible de le partager avec quelqu’un. Mais serait-il alors, serait-il encore ? Non, car il n’est qu’au prix de la solitude.

L’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. Tu le respires avec sa transparence ; et il se condense en toi, durcit, prend des formes pointues et géométriques entre tes organes ; car tous les tourments et toutes les tortures accomplis sur les places de grève, dans les chambres de la question, dans les maisons de fous, dans les salles d’opérations, sous les arcs des ponts en arrière-automne : tous et toutes sont d’une opiniâtre indélébilité, tous subsistent et s’accrochent, jaloux de tout ce qui est, à leur effrayante réalité. Les hommes voudraient pouvoir en oublier beaucoup ; leur sommeil lime doucement ces sillons du cerveau, mais des rêves le repoussent et en retracent le dessin. Et ils s’éveillent, haletants, et laissent se fondre dans l’obscurité la lueur d’une chandelle, et boivent comme de l’eau sucrée cette demi-clarté à peine calmante. Car, hélas, sur quelle arête se tient cette sécurité ? Le moindre mouvement, et déjà le regard plonge au delà des choses connues et amies, et le contour, tout à l’heure consolateur, se précise comme un rebord de terreur. Garde-toi de la lumière qui creuse davantage l’espace ; ne te retourne pas pour voir si nulle ombre ne se dresse d’aventure derrière toi comme ton maître. Mieux eût valu rester dans l’obscurité, et ton cœur illimité aurait essayé de devenir le cœur lourd de tout l’indistinct. Voici que tu t’es repris en toi, que tu te sens prendre fin dans tes mains et que, d’un mouvement mal précisé, tu retraces de temps en temps le contour de ton visage. Et il n’y a presque pas d’espace en toi ; et tu te calmes presque à la pensée qu’il est impossible que quelque chose de trop grand puisse se tenir dans cette étroitesse ; et que l’inouï même doit devenir intérieur et s’adapter aux circonstances. Mais dehors, dehors tout est sans mesure. Et lorsque le niveau monte au dehors, il s’élève aussi en toi, non pas dans les vases qui sont en partie en ton pouvoir, ou dans le flegme de tes organes les plus impassibles : mais il croît dans les vaisseaux capillaires, aspiré vers en haut jusque dans les derniers embranchements de ton existence infiniment ramifiée. C’est là qu’il monte, c’est là qu’il déborde de toi, plus haut que ta respiration, et, dernier recours, tu te réfugies comme sur la pointe de ton

haleine. Ah ! et où ensuite, où ensuite ? Ton cœur te chasse hors de toi-même, ton cœur te poursuit, et tu es déjà presque hors de toi, et tu ne peux plus. Comme un scarabée sur lequel on a marché, tu coules hors de toi-même et ton peu de dureté ou d’élasticité n’a plus de sens.

Ô nuit sans objets. Ô fenêtre sourde au dehors, ô portes closes avec soin ; pratiques venues d’anciens temps, transmises, vérifiées, jamais entièrement comprises. Ô silence dans la cage de l’escalier, silence dans les chambres voisines, silence là-haut, au plafond. Ô mère : ô toi unique, qui t’es mise devant tout ce silence, au temps que j’étais enfant. Qui le prends sur toi, qui dis : « Ne t’effraie pas, c’est moi ». Qui as le courage, en pleine nuit, d’être le silence pour ce qui a peur, pour ce qui périt de peur. Tu allumes une lumière et le bruit déjà c’est toi. Tu la soulèves et tu dis : « C’est moi, ne t’effraie pas ». Et tu la déposes, lentement, et il n’y a pas de doute : c’est toi, tu es la lumière autour des objets familiers et intimes qui sont là, sans arrière-sens, bons, simples, certains. Et lorsque quelque chose remue dans le mur ou fait un pas dans le plancher : tu souris seulement, tu souris, souris, transparente sur un fond clair, au visage angoissé qui te sonde comme si tu étais dans le secret de chaque son étouffé, d’accord avec lui et de concert. Un pouvoir égale-t-il ton pouvoir dans le royaume de la terre ? Vois, les rois eux-mêmes sont raidis sur leur couche et le conteur n’arrive pas à les distraire. Sur les seins adorés de leur maîtresse la plus chère, la terreur s’insinue en eux et les fait tremblants et impuissants. Mais toi, tu viens et tu tiens l’immensité derrière toi et tu es tout entière devant elle ; non pas comme un rideau qu’elle pourrait soulever ici et là. Non ! Comme si tu l’avais rattrapée à l’appel de celui qui avait besoin de toi. Comme si tu avais devancé de beaucoup tout ce qui peut encore arriver et que tu n’eusses dans le dos que ta course vers lui, ton chemin éternel, le vol de ton amour.

Le mouleur devant la boutique duquel je passe tous les jours a accroché deux masques devant sa porte. Le visage de la jeune noyée que l’on moula à la Morgue, parce qu’il était beau, parce qu’il souriait, parce qu’il souriait de façon si trompeuse, comme s’il savait. Et en dessous, l’autre visage qui sait. Ce dur nœud de sens tendus à rompre. Cette implacable condensation d’une musique qui sans cesse voudrait s’échapper. Le visage de celui à qui un Dieu a fermé l’ouïe pour qu’il n’y ait plus de sons hors les siens ; pour qu’il ne soit pas égaré par le trouble éphémère des bruits. Lui qui contenait leur clarté et leur durée ; pour que seuls les sens inaptes à saisir le son ramènent le monde vers lui, sans bruit, un monde en suspens, en expectative, inachevé, d’avant la création du son.

Finisseur du monde : ainsi que ce qui tombe en pluie sur la terre et les eaux, qui négligemment, par hasard se dépose, – se relève de partout, moins visible et joyeux d’obéir à sa loi, et monte et flotte et forme le ciel : de même s’éleva hors de toi la montée de nos chutes, et de musique envoûta le monde.

Ta musique : elle eût pu être autour de l’univers ; non pas autour de nous. On t’eût construit un orgue dans la Thébaïde ; et un ange t’aurait conduit devant l’instrument solitaire, entre les montagnes du désert où reposent des rois, des hétaïres et des anachorètes. Et, brusquement, il aurait pris son vol, de peur que tu ne pusses commencer.

Et alors tu te serais répandu à flots, fluvial, dans le vide, restituant à l’univers ce que seul l’univers peut supporter. Au loin, les bédouins se seraient enfuis sur leurs chevaux, superstitieusement ; mais les marchands se seraient jetés par terre, aux confins de ta musique, comme si tu étais la tempête. Et seuls quelques rares lions, la nuit, auraient rôdé, très loin, autour de toi, effrayés par eux-mêmes, menacés par leur sang agité.

Car qui à présent te retirera des oreilles cupides ? Qui les chassera hors des salles de concert, ces véniels dont l’ouïe stérile se prostitue et ne reçoit jamais ? Voici de la semence qui rayonne, et ils se tiennent en dessous d’elle comme des filles et ils jouent avec elle ; ou bien la laissent tomber comme la semence d’Onan, tandis qu’ils sont couchés dans leurs contentements inachevés.

Mais si jamais, maître, un chaste à l’oreille vierge était étendu contre ton son : il mourrait de félicité, ou il concevrait l’infini, et son cerveau fécondé éclaterait de trop de naissance.

Je ne le néglige pas. Je sais qu’il y faut du courage. Mais supposons un instant que quelqu’un le possède, ce courage de luxe, de les suivre, pour enfin savoir à jamais (car qui de nouveau saurait oublier ou confondre cela ?) où ils finissent par se recroqueviller, et ce qu’ils font du restant de la longue journée, et où ils dorment la nuit. C’est cela surtout qu’il s’agirait d’établir : s’ils dorment. Mais il n’y faudrait pas que du courage. Car ils ne vont ni viennent comme d’autres gens que suivre serait un jeu d’enfant. Ils sont là et ils n’y sont plus, posés et enlevés comme des soldats de plomb. On les rencontre en des endroits un peu perdus, mais point du tout cachés. Les buissons s’effacent, le chemin s’incurve légèrement autour du gazon : les voici, et ils ont autour d’eux un large espace transparent, comme s’ils étaient sous une verrière. Tu pourrais les prendre pour des promeneurs pensifs, ces hommes sans apparence, de forme si menue et si modeste sous tous les rapports. Mais tu te trompes. Vois la main gauche, comme elle s’étend vers la poche oblique du vieux pardessus ; comme elle trouve et retire, comme elle tient en l’air le petit objet, d’un geste gauche et provocant.

Une minute à peine, et déjà deux ou trois oiseaux sont là, des moineaux curieux, qui s’avancent en sautillant. Et si l’homme réussit à se conformer à leur très précise conception de l’immobilité, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne s’approchent pas davantage. Et enfin l’un s’élance et volète un instant nerveusement à la hauteur de cette main dont les doigts, sans prétentions (et qui renoncent visiblement), tendent Dieu sait quel brin de pain douceâtre et usé. Et plus nombreux sont les hommes qui – à distance respectueuse, bien entendu – s’assemblent autour de lui, moins il paraît avoir avec eux de traits communs. Il est là comme un chandelier qui achève de brûler et luit encore avec le reste de sa mèche et en est tout chaud et n’a jamais bougé. Et comment il attire et comment il les charme, c’est ce dont tous ces petits oiseaux ignorants ne sauraient naturellement pas juger. N’étaient les spectateurs et si on le laissait attendre assez longtemps, je suis certain qu’un ange tout à coup viendrait et surmonterait son dégoût et mangerait cette vieille bouchée de pain douceâtre dans cette main rabougrie. Mais comme toujours les gens empêchent que cela arrive. Ils font en sorte que seuls des oiseaux viennent ; ils trouvent cela suffisant et ils affirment qu’il n’attend rien d’autre. Qu’attendrait-elle donc, cette vieille poupée fatiguée par les pluies, plantée en terre un peu de biais comme les anciennes figures de proue dans les petits jardins de chez nous ? A-t-elle été dressée, elle aussi, quelque part à l’avant de la vie, à l’endroit où le mouvement est le plus rapide ? Est-elle ainsi fanée parce qu’elle fut jadis bariolée ? Veux-tu le lui demander ?

Aux seules femmes ne demande rien, lorsque tu les vois nourrir des oiseaux. Tu pourrais même les suivre ; rien de plus facile. Car elles ne le font qu’en passant. Mais laisse-les en paix ! Elles ne savent pas comment cela arrive : tout à coup elles ont beaucoup de pain dans leur sacoche, et une main, surgie de leur mantille usée, en tend de grands morceaux qui sont un peu mâchés et humides. Il leur est doux de penser que leur salive voyage dans le monde, que les petits oiseaux volent avec cet arrière-goût, encore que, naturellement, ils ne tardent pas à l’oublier.