Select Page

Le sculpteur de gargouilles – Clark Ashton Smith

Le sculpteur de gargouilles – Clark Ashton Smith

Parmi les nombreuses gargouilles qui jetaient des regards méchants ou lubriques sur la cathédrale nouvellement construite de Vyones, deux se démarquaient du lot par la vertu de leur fabrication de grande qualité et leur aspect suprêmement grotesque. Celles-ci avaient été façonnées par le sculpteur Blaise Reynard, un natif de Vyones qui était revenu dernièrement d’un long voyage dans les cités de Provence et qui s’était garanti un emploi à la cathédrale lorsque la tâche de trois années que dura sa construction et son ornementation fut bientôt complétée. En contemplant le magnifique talent artistique démontré par Reynard, Ambrosius, l’archevêque, regretta qu’il ne fut pas possible de confier l’exécution de toutes les gargouilles à ce travailleur délicat et accompli ; mais d’autres gens, dotés de goûts moins libéraux que Ambrosius, exprimèrent une opinion différente.

Cette opinion, peut-être, était nuancée par l’aversion personnelle qui était généralement ressentie à l’égard de Reynard à Vyones depuis son enfance ; et celle-ci avait été revigorée avec une certaine virulence lors de son retour. Que ce fut justement ou injustement, sa physionomie elle-même lui avait toujours attiré la défaveur publique : il était excessivement sombre, doté de cheveux et d’une barbe d’un noir bleuâtre surnaturel, et d’yeux bridés mal assortis qui lui conféraient un air sinistre et rusé. Ses manières taciturnes et saturniennes étaient telles que les gens superstitieux les identifiaient à une connaissance ou une complicité nécromantique ; et il y avait ceux qui l’accusaient secrètement d’être en lien avec Satan ; bien que les accusations ne furent jamais rien de plus que des rumeurs vagues et anonymes, même à la fin, en raison d’un manque d’évidence véritable.
Toutefois, les gens qui suspectaient Reynard d’affiliations diaboliques eurent coutume pendant un certain temps de citer en exemple les deux gargouilles en guise de preuve suffisante. Aucun homme, soutinrent-ils, qui fut si inspiré par l’Archi-Ennemi, n’aurait pu sculpter quelque chose de si abruptement maléfique et malveillant, incarner si parfaitement dans la pierre nue les traits vivants des plus démoniaques de tous les Péchés mortels.

Les deux gargouilles étaient perchées sur les coins opposées d’une haute tour de la cathédrale. L’une était un monstre grognant, à l’air meurtrier, doté d’une tête de chat, de lèvres rétractées qui révélaient de formidables crocs et d’yeux qui luisaient d’une intolérable haine de sous des sourcils félins. Cette créature était dotée des griffes et des ailes d’un griffon et semblait être prête à plonger sur la cité de Vyones comme une harpie sur sa proie. Son compagnon était un satyre cornu doté des ailes de quelque grande chauve-souris, comme il pouvait en rôder dans les cavernes souterraines, de griffes agrippantes tranchantes et d’un aspect de concupiscence née de Satan, comme s’il jubilait au-dessus de l’objet impuissant de son désir impur. Les deux personnages étaient complets, même jusqu’à l’arrière-train, et n’étaient pas que de simples accessoires du toit. Quiconque aurait pu s’attendre à les voir quitter à n’importe quel moment la pierre sur laquelle ils étaient encastrés.
Ambrosius, un amoureux de l’art, fut ouvertement ravi par ces créations en raison de leur haut mérite technique et de leur vraisemblance pour des œuvres de sculpture. Mais d’autres, plusieurs dignitaires plus modestes de l’Église, furent plus ou moins scandalisés et affirmèrent que l’artisan avait inculqué à ces statues la ressemblance visible de ses propres vices, à la gloire de Belial plutôt qu’à celle de Dieu, et avait ainsi perpétré une sorte de blasphème. Bien sûr, admirent-ils, une certaine dose d’aspect grotesque était requis dans les gargouilles ; mais dans ce cas, les limites permises avaient été dépassées de façon monumentale.

Toutefois, avec l’achèvement de la cathédrale et en dépit de toutes ces critiques défavorables, les gargouilles hautement suspendues de Blaise Reynard, tout comme les autres détails de l’édifice, furent bientôt prises pour acquis par l’entremise de la familiarité quotidienne ; et éventuellement, elles furent pratiquement oubliées. Les médisances de l’opposition moururent et le tailleur de pierre lui-même, bien que les gens du village continuèrent à le regarder d’un air méfiant, fut en mesure de se garantir d’autres travaux par l’entremise de l’approbation de clients dotés d’un goût sûr. Il demeura à Vyones ; et fit la cour, bien que sans succès visible, à une fille de tavernier, une certaine Nicolette Villom, pour laquelle, racontait-on, il était depuis longtemps amoureux à sa propre manière, renfrogné et réticent.

Mais Reynard lui-même n’avait pas oublié les gargouilles. Souvent, en passant devant le superbe édifice de la cathédrale, il les contemplait avec une satisfaction secrète pour laquelle il aurait pu difficilement en attribuer ou en cerner les causes. Elles semblaient conserver pour lui une signification rare et mystique, indiquer un triomphe obscur mais plaisant.

Il aurait répondu, si on lui avait demandé la raison de sa satisfaction, qu’il était fier d’une habile pièce de travail manuel. Il n’aurait pas dit, et peut-être n’aurait même pas su, que dans une des gargouilles il avait emprisonné toute sa rancoeur suppurante, toute sa tristesse et sa mauvaise humeur envers les gens de Vyones, qui l’avaient toujours détesté ; et il avait installé l’image de cette rancœur afin qu’à jamais elle scrute d’une manière venimeuse à partir d’une endroit éminent. Et peut-être n’aurait-il même jamais rêvé que dans la seconde gargouille il avait en quelque sorte exprimé sa propre passion renfrognée et satyrique envers Nicolette – une passion qui l’avait ramené en la cité détestée de son enfance après des années d’errance ; une passion singulièrement tenace envers un seul objet et différant en cette manière des désirs ordinaires pour une nature aussi brutale que celle de Reynard.

Toujours pour le tailleur de pierre, encore plus que pour ceux qui avaient critiqué et abhorré ses productions, les gargouilles étaient vivantes, elles possédaient une vitalité et une intelligence qui leur était propre. Et surtout elles semblaient vivre lorsque l’été tirait à sa fin et que les pluies d’automne tombaient sur Vyones. Alors, lorsque toutes les gouttières de la cathédrale se déversaient sur les rues, quelqu’un aurait pu croire que le crachat d’une infecte malveillance, la véritable bave d’un désir impur, avait été mélangé d’une quelconque manière avec l’eau qui ruisselait des bouches des gargouilles.

À cette époque, en l’année 1138 de notre Seigneur, Vyones était la ville principale de la province d’Averoigne. Sur deux côtés, la grande forêt hantée par les ombres, un endroit de légendes ambiguës, de loups-garous et de fantômes, s’approchait au ras des murs et jetait son ombrage sur eux chaque matin et soir. Sur les autres côtés s’étendaient des champs cultivés et de calmes ruisseaux qui serpentaient parmi des saules ou des peupliers, et des routes qui couraient à travers une plaine dégagée jusqu’aux hauts châteaux de nobles seigneurs et à des régions situées au-delà d’Averoigne.

La ville elle-même était prospère et n’avait jamais partagé la mauvaise réputation de la forêt environnante. Elle avait été depuis longtemps sanctifiée par la présence de deux couvents et d’un monastère ; et maintenant, avec l’achèvement de la cathédrale projetée depuis longtemps, on pensait que Vyones obtiendrait ainsi la protection additionnelle d’une plus auguste sainteté ; que les démon et les stryges et les incubes garderaient leurs distance de ses alentours favorisés par les cieux avec plus de prudence méticuleuse qu’avant.

Bien sûr, comme dans toutes les villes médiévales, il y avait d’occasionnels procès de prétendue sorcellerie ou de possession démoniaque ; et, une fois ou deux, les périlleuses tentations des succubes avaient fait leur chemin dans la vertu pieuse de Vyones. Mais cela n’était guère plus que ce à quoi il aurait fallu s’attendre dans un monde où le Diable et ses œuvres étaient toujours plus ou moins déchaînés. Nul n’aurait pu anticiper le règne d’horreurs infernales qui allaient rendre hideux les derniers mois de l’automne suivant l’érection de la cathédrale.

Pour rendre l’affaire encore plus inexplicable et plus effrayant de manière impie que cela aurait autrement pu être, la première de ces horreurs se produisit dans le voisinage de la cathédrale elle-même et pratiquement sous son ombre protectrice.

Deux hommes, un drapier respectable nommé Guillaume Maspier et un tonnelier également réputé, un certain Gérome Mazzal, retournaient à leur logis aux dernières heures d’un soir de novembre, après avoir ingurgité dans plus d’une taverne les vins rouges et les vins blancs de la campagne. Selon Maspier, qui seul survécut pour raconter l’histoire, ils marchaient le long d’une rue qui contournait la place de la cathédrale et pouvaient voir la silhouette massive du grand édifice contre les étoiles, lorsqu’un monstre volant, aussi noir que la suie d’Abaddon, fondit des cieux sur eux et assaillit Gérome Mazzal, le jetant à terre avec ses lourdes ailes battantes et l’agrippant de ses dents longues de plusieurs centimètres et de ses griffes.

Maspier fut incapable de décrire la créature avec minutie, car il ne l’avait vu qu’indistinctement et partiellement dans la rue non éclairée ; de plus, le destin de son compagnon, qui était tombé sur les pavés avec le diable noir grognant et lui déchirant la gorge, n’avait pas poussé Maspier à s’attarder aux alentours. Il s’était enfui de la scène avec toute la rapidité dont il fut capable et ne s’était arrêté qu’à la maison d’un prêtre, plusieurs rues plus loin, où il avait raconté son aventure, entrecoupé de tremblements et de hoquets.

Armé d’eau bénite et d’un aspergès, et accompagné par plusieurs villageois portant torches, pieux et hallebardes, le prêtre fut conduit par Maspier au lieu de l’horreur ; là, ils y trouvèrent le corps de Mazzal, avec la figure épouvantablement mutilée et à la gorge et à la poitrine tapissées de lacérations sanglantes. L’assaillant démoniaque s’était enfui, et il ne fut plus vu ni rencontré de nouveau cette nuit-là ; mais ceux qui avaient contemplé son travail retournèrent à leurs demeures frappés d’horreur, sentant qu’une créature du plus profond des enfers était venue visiter la cité et peut-être même y demeurer.

La consternation fut abondante au matin, lorsque l’histoire devint connue de tous ; et des rites d’exorcisme contre le démon envahisseur furent accomplis par le clergé dans toutes les places publiques et devant les seuils. Mais l’aspersion d’eau bénite et les marmonnements des formules prescrites furent vaines ; car l’esprit maléfique courait toujours, et sa malignité fut prouvée une fois de plus lors de la nuit suivant la mort horrible de Gérome Mazzal.

Cette fois, il réclama deux victimes, des bourgeois de haute probité et d’une certaine importance, sur lesquels il plongea dans une ruelle étroite, assassinant l’un d’eux instantanément et entraînant l’autre par derrière alors qu’il tentait de s’enfuir. Les cris stridents de l’homme sans défense et les grognements gutturaux du démon furent entendus par les gens dans les maisons situées le long de la ruelle ; et quelques-uns, qui furent suffisamment hardis pour jeter un coup d’œil par leurs fenêtres, virent le départ de l’infâme assaillant, éclipsant les étoiles automnales avec la noirceur et la grossièreté difforme de ses ailes, et volant au-dessus des toits des maisons telle une exécrable menace.

Après cela, peu de gens osèrent s’aventurer au dehors durant la nuit, à moins d’un cas de nécessité extrême et urgente ; et ceux qui s’aventurèrent y allaient en compagnies armées et étaient tous munis de flambeaux, pensant que ceux-ci allaient effrayer le démon, qu’ils considéraient comme une créature des ténèbres qui allait abhorrer la lumière et s’en dérober, comme il était dans la nature de son genre. Mais l’audace de ce démon était au-delà de toute mesure ; car il entreprit d’attaquer plus d’une compagnie de valeureux citoyens, ne tenant aucunement compte des torches flamboyantes qui lui étaient lancées au visage ou les éteignant avec la puanteur nauséabonde de ses larges ailes.

De toute évidence, il s’agissait d’un esprit de haine homicide, car toutes les personnes dont il s’était emparé furent grièvement mutilées ou déchirées en d’innombrables lambeaux par ses dents et ses griffes. Ceux qui le virent, et qui survécurent, eurent coutume de le décrire de diverses manières et avec beaucoup d’ambiguïté ; mais tous agréèrent à lui attribuer la tête d’un animal féroce et les ailes d’un oiseau monstrueux. Certains, les plus érudits en démonologie, l’identifièrent sans conviction avec Modo, l’esprit du meurtre ; et d’autres le prirent pour l’un des grands lieutenants de Satan, peut-être Amaimon ou Alastor, devenus fous d’exaspération devant la suprématie imprenable du Christ dans la cité sainte de Vyones.

La terreur qui bientôt prévalu, sous les limites s’élargissant de ces incursions et de ces déprédations sataniques, fut au-delà de toute croyance – un voile d’obsession superstitieuse coagulé, bouillonnant, infesté de démons, qu’aucune langue moderne n’aurait pu soupçonner. Même dans la lumière du jour, les ailes gothiques du cauchemar semblaient planer avec une oppression persistante au-dessus de la cité ; et la peur était partout, comme l’infecte contagion de quelque peste épidémique.

es habitants se mirent à prier et à trembler ; et l’archevêque lui-même, aussi bien que le clergé subalterne, avouèrent leur incapacité à se sortir de l’horreur toujours grandissante. Un émissaire fut envoyé à Rome pour se procurer de l’eau qui avait été spécialement sanctifiée par le Pape. Seulement cela, pensait-on, serait suffisamment efficace pour repousser le terrible visiteur.

Pendant ce temps, l’horreur s’accrut et atteignit son paroxysme. Un soir, vers le milieu de novembre, l’abbé du monastère local de Cordeliers, qui était sorti pour administrer l’extrême-onction à un ami mourant, fut saisi par le diable noir juste alors qu’il approchait du seuil de sa destination et il fut assassiné de la même manière atroce que les autres victimes.

À cet acte doublement infâme, un blasphème à peine croyable fut bientôt ajouté. Durant la nuit suivante, alors que le corps déchiqueté de l’abbé reposait sur un riche catafalque dans la cathédrale et que des messes étaient chantées et que des cierges brûlaient, le démon envahit la haute nef par la porte ouverte, éteignit toutes les chandelles par un battement de ses ailes d’un noir de suie et, dans les ténèbres, entraîna dans une mort impie pas moins de trois des prêtres officiants.

Chacun croyait à présent qu’un assaut vraiment formidable était lancé par les puissances du Mal contre la probité chrétienne de Vyones. Dans les conditions de terreur abjecte, de désordre extrême et de démoralisation qui suivirent cette nouvelle atrocité, il y eut une vague déplorable de crimes humains, de meurtre et de rapine et de vol, conjointement à des manifestations secrètes de satanisme et des célébrations de la Messe Noire auxquelles assistèrent de nombreux néophytes.

Puis, au milieu de toute cette peur et cette confusion pandémoniaque courut la rumeur qu’un deuxième diable avait été aperçu à Vyones ; que le démon meurtrier était accompagné par un esprit à la difformité et à la noirceur égales, dont les intentions étaient celles de la lubricité, et qui n’avait molesté personne sauf des femmes. Cette créature avait plongé plusieurs dames et demoiselles et servantes dans une véritable hystérie en jetant un coup d’œil à travers les fenêtres de leur chambre à coucher ; et il s’était glissé lascivement, avec des moues et des grimaces grossières, et des battements grotesques de ses ailes de chauve-souris, vers d’autres qui avaient l’occasion de voyager d’une maison à l’autre parmi les rues nocturnes.

Toutefois, étrangement, il n’y eut pas d’occasions authentiques dans lesquelles la chasteté d’aucune femme avait souffert de ce bruyant incube. Plusieurs furent approchées par lui et furent immodérément terrifiées par l’aspect hideux et la lascivité de son comportement, mas aucune ne fut jamais touchée. Même en ce temps d’horreur, à la fois spirituelle et corporelle, il y eut des gens qui plaisantèrent de façon grivoise et affirmèrent qu’il cherchait à travers Vyones pour une personne qu’il n’avait pas encore trouvée.

Le logis de Blaise Reynard n’était séparé que par la largeur d’une ruelle sombre et tortueuse de la taverne tenue par Jean Villom, le père de Nicolette. Dans cette taverne, Reynard avait l’habitude de passer ses soirées ; bien que sa cour fut désapprouvée par Jean Villom et qu’elle n’avait reçu qu’un piètre encouragement de la part de la fille elle-même. Toutefois, en raison de sa bourse bien remplie et de sa capacité presque illimitée à consommer du vin, Reynard était toléré. Il venait tôt chaque nuit, avec la tombée du jour, et s’asseyait en silence heure après heure, contemplant Nicolette avec des yeux chauds et renfrognés et engloutissant sans joie les crus forts d’Averoigne. Mis à part leur volonté de conserver sa clientèle, les gens de la taverne étaient quelque peu effrayés par lui, lui donnant avec incertitude le crédit d’une réputation de demi-sorcellerie, et aussi en raison de son tempérament grincheux. Ils ne souhaitaient pas le contrarier plus qu’il n’était nécessaire.

Comme tous les autres à Vyones, Reynard avait ressenti le fardeau suffocant de la terreur superstitieuse durant ces nuits lorsque le prédateur démoniaque planait au-dessus de la ville et pouvait descendre sur le promeneur malheureux à n’importe quel moment en n’importe quel voisinage. Rien de moins urgent et impératif que l’obsession de son envie à demi bestiale pour Nicolette le persuadait de traverser après le coucher du soleil la largeur de la ruelle tortueuse jusqu’à la porte de la taverne.

Les nuits d’automne avaient été sans lune. À présent, durant la nuit qui suivit la profanation de la cathédrale elle-même par le diable meurtrier, un croissant nouvellement né abaissait sa fragile corne couleur de sang au-dessus des toits des maisons alors que Reynard s’en allait de son logis à l’heure accoutumée. Il perdit de vue son éclat réconfortant dans l’étroite ruelle aux hauts murs et frissonna de frayeur alors qu’il se hâtait parmi des ombres qui étaient seulement dissipées par les rares et timides rayons lancés par quelque haute fenêtre. Il lui semblait, à chaque courbe et chaque angle, que l’obscurité naissait de l’ombrage impur d’ailes sataniques, et qu’elle aurait pu révéler en un autre instant la brillance d’yeux odieux illuminés par les charbons éternels du Puits. Lorsqu’il parvint au bout de la ruelle, il vit avec un commencement de pure panique que le croissant lunaire avait été effacé par un nuage qui portait une ressemblance avec des ailes cambrées et pointues.

Il atteignit la taverne avec une impression de soulagement suprême, car il avait commencé à ressentir une intuition distincte que quelqu’un ou quelque chose le suivait, silencieux et invisible – une présence qui semblait emplir le crépuscule d’une prodigieuse menace. Il entra et referma très vite la porte derrière lui, comme s’il l’avait claqué au visage d’un redoutable poursuivant.

Il y avait peu de gens ce soir-là dans la taverne. Nicolette servait du vin à l’assistant d’un négociant en tissus, un certain Raoul Coupain, un charmant jeune homme et un nouveau venu dans le voisinage, et elle riait avec ce que Reynard considéra comme une gaieté déplacée des plaisanteries grasses et des avances amoureuses de ce Raoul. Jean Villom discutait à voix basse des dernières atrocités et buvait autant de boisson que ses clients.

S’embrasant de jalousie devant la présence de Raoul Coupain, qu’il suspectait d’être un rival privilégié, Reynard s’assit en silence et fixa d’un air mauvais le couple qui badinait. Personne ne semblait avoir remarqué son arrivée ; car Villom s’était mis à parler avec ses amis sans pause ni interruption et Nicolette et son compagnon était tout aussi inconscients des alentours. À sa rage jalouse, Reynard ajouta bientôt le ressentiment de quelqu’un qui éprouve l’impression d’être délibérément ignoré. Il se mit à marteler la table de ses poings pesants afin d’attirer l’attention.

Villom, qui était demeuré tout ce temps assis le dos tourné, appela Nicolette sans même se soucier de se retourner sur son tabouret, lui disant d’aller servir Reynard. Gratifiant Coupain d’un sourire en coin, elle vint lentement et avec une répugnance non dissimulée à la table du tailleur de pierre.

Elle était petite et plantureuse, avec des cheveux d’un doré rougeâtre qui frisaient de manière luxuriante au-dessus du court et délicieux ovale de son visage ; et elle était vêtue d’une robe moulante d’un vert pomme qui révélait les courbes fermes et séduisantes de ses hanches et de ses seins. Son air était dédaigneux et légèrement froid, car elle n’aimait pas Reynard et ne prenait que peu de précautions en tout temps pour dissimuler son aversion. Mais pour Reynard, elle était plus belle et plus désirable que jamais, et il éprouva une impulsion sauvage de l’agripper dans ses bras et d’emporter son corps loin de la taverne sous les yeux de Raoul Coupain et de son père.

« Apporte-moi un pichet de La Frênaie », ordonna-t-il avec brusquerie, d’une voix qui trahit son ressentiment et son désir mélangés.

Secouant légèrement et dédaigneusement sa tête, avec plus de coups d’œil lancés vers Coupain, la fille obéit. Sans parler, elle déposa le vin ardent d’un sombre rouge sang devant Reynard et s’en retourna afin de poursuivre son badinage avec l’assistant du négociant en tissus.

Reynard se mit à boire, et le puissant cru servit à peine à enflammer son hostilité et sa passion couvantes. Ses yeux devinrent venimeux, ses lèvres retroussées devinrent méchantes comme celles des gargouilles qu’il avait sculptées sur la nouvelle cathédrale. Une colère sinistre et primaire, comme la rage de quelque faune morose et contrarié, se mit à brûler en lui de son feu lent et écarlate ; mais il lutta pour la refouler et s’assit en silence et immobile, mis à part les fréquents remplissages et vidages de sa coupe de vin.

Raoul Coupain avait lui aussi consommé une quantité libérale de vin. Le résultat fut qu’il devint bientôt plus hardi dans sa cour et s’acharnait à baiser la main de Nicolette, qui s’était maintenant assise sur le banc à ses côtés. La main était refusée avec espièglerie ; puis, après que son possesseur eut giflé Raoul très légèrement et brusquement, elle fut accordée au requérant d’une manière qui était pour Reynard rien de moins qu’un dévergondage.

Grognant de façon inarticulée, animé d’une impulsion folle de se précipiter vers l’avant et de tuer de ses mains nues le rival fructueux, il se dressa sur ses pieds et se dirigea vers la paire espiègle. Son mouvement fut remarqué par l’un des hommes dans le coin éloigné, lequel avertit Villom. Le tenancier de la taverne se leva, titubant légèrement en raison de la boisson, et s’avança prudemment dans la salle, son regard fixé sur Reynard, prêt à s’interposer en cas de violence.

Reynard s’arrêta, momentanément indécis, puis continua, rendu à demi fou par une haine toujours montante envers eux tous. Il désirait tuer Villom et Coupain, tuer les détestables comparses qui le fixaient, assis dans le coin, et enfin, sur leurs cadavres étranglés, dévaster par des baisers brûlants et d’ardentes caresses les lèvres et le corps craintif de Nicolette.

Notant l’approche du tailleur de pierre et connaissant son mauvais tempérament et sa sombre jalousie, Coupain se leva aussi sur ses pieds et saisit furtivement sous sa cape le pommeau d’une petite dague qu’il portait sur lui. Pendant ce temps, Jean Villom avait interposé sa masse imposante entre les rivaux. Pour le bien de la bonne réputation de la taverne, il souhaitait empêcher la possible bagarre.

« Retourne à ta table, tailleur de pierre », rugit-il avec belligérance à l’endroit de Reynard.

Étant désarmé et voyant que les autres étaient en surnombre, Reynard s’arrêta de nouveau, bien que sa colère bouillonnât toujours en lui comme le contenu d’un chaudron de sorcier. Avec des points rougeâtres de feu meurtrier dans ses yeux vides et bridés, il fixa les trois personnes situées devant lui et vit derrière elles, avec une clairvoyance instinctive plutôt que consciente, les carreaux plombés de la fenêtre de la taverne, dans le verre desquels la salle était faiblement reflétée avec ses chandelles brillantes, sa vaisselle scintillante, les têtes de Coupain et de Villom et de Nicolette, et sa propre figure indistincte devant eux.

Étrangement, et, semblait-il, inconséquemment, il se rappela à ce moment-là le nuage ambigu et sombre qu’il avait aperçu à côté de la lune et le sentiment persistant d’une obscure poursuite pendant qu’il avait parcouru la ruelle.Puis, alors qu’il fixait toujours sans but le groupe devant lui et son vague reflet dans le verre au-delà, retentit un fracas de tonnerre et les carreaux de la fenêtre avec leur scène dessinée volèrent en plusieurs éclats vers l’intérieur. Alors que le fouillis de verre tombant atteignait le sol, une forme terrifiante et monstrueuse vola dans la pièce d’un battement d’ailes pesantes qui troubla la lueur des chandelles et qui fit danser les ombres comme un sabbat de diables difformes. La chose plana pendant un moment, et sembla s’imposer dans de grandes ténèbres plus hautes encore que le plafond au-dessus des têtes de Reynard et des autres alors qu’il se tournaient vers elle. Ils virent la lueur ardente et mauvaise de ses yeux, comme des charbons dans les profondeurs des puits du Tartare, et le retroussement de ses lèvres pleines de haine sur des dents nues qui étaient plus longues et plus tranchantes que des crocs de serpent.

Puis, derrière elle, un autre monstre volant et indistinct s’engouffra par la fenêtre brisée avec un battement bruyant de ses ailes nervurées et pointues. Il y avait quelque chose de lascif dans le mouvement même de son vol, même si une haine et une malignité homicides étaient manifestes dans le vol de l’autre. Son visage satyrique était contorsionné dans une concupiscence horrible et permanente, et ses yeux avides étaient fixés sur Nicolette alors qu’il flottait dans les airs aux côtés du premier intrus.

Reynard, tout comme les autres hommes, était pétrifié par un sentiment de stupéfaction et de consternation si extrême qu’il excluait pratiquement la peur. Muets et immobiles, il contemplaient l’intrusion démoniaque ; et la consternation de Reynard, en particulier, était mêlée d’un élément de surprise indicible, en compagnie d’une effrayante reconnaissance. Mais Nicolette, avec un hurlement fou d’horreur, tourna les talons et se mit à s’enfuir de la pièce.

Comme si son cri avait été la seule provocation requise, les deux démons plongèrent sur leurs victimes. L’un d’eux, d’un coup féroce de ses griffes déployées, déchira la gorge de Jean Villom, qui s’effondra en poussant une plainte gargouillante, étouffée par le sang ; puis, de la même manière, il assaillit Raoul Coupain. L’autre, pendant ce temps, s’était lancé à la poursuite de la fille fugitive et s’était emparé d’elle de ses pattes antérieures bestiales, ses ailes nervurées l’enveloppant comme une draperie infernale.

La salle était remplie d’un tourbillon gémissant, d’un chaos de cris sauvages et d’ombres qui se débattaient et luttaient. Reynard entendit le grognement guttural du monstre meurtrier, étouffé par le corps de Coupain qu’il lacérait de ses dents ; et il entendit le rire lubrique de l’incube au-dessus des hurlements de la fille hystériquement effrayée. Puis, les chandelles qui luisaient de façon grotesque l’éteignirent dans une bouffée d’air tourbillonnant et Reynard reçut un impact violent dans les ténèbres – l’impact d’un objet projeté, peut-être d’une aile qui passait, qui était aussi dur et lourd que la pierre. Il tomba et devint insensible.

Lentement et confusément, avec beaucoup d’effort, Reynard revint à la conscience. Pendant un bref instant, il ne put se souvenir de l’endroit où il se trouvait ni de ce qui s’était produit. Il était troublé par le battement douloureux de sa tête, par le bourdonnement de voix agitées autour de lui, par l’éclat de nombreuses lumières et une foule de nombreux visages lorsqu’il ouvrit les yeux ; et par-dessus tout, par l’impression d’une calamité innommable mais affreuse et d’une horreur des plus grandes qui le maintenait au sol depuis l’aube de ses premières sensations.

La mémoire lui revint, traînarde et peu encline ; et avec elle, une pleine conscience de son entourage et de sa situation. Il gisait sur le plancher de la taverne et son propre sang, chaud et collant, dégoulinait sur son visage à partir de la blessure sur sa tête douloureuse. La longue pièce était remplie à moitié de gens du voisinage, portant torches et couteaux et hallebardes, qui étaient entrés et qui regardaient attentivement les cadavres de Villom et de Coupain, lesquels gisaient au sein des mares de sang dilué par le vin et des débris du mobilier et de la vaisselle brisés.

Nicolette, sa robe verte en lambeaux et son corps écrasé par les étreintes du démon, gémissait faiblement alors que des femmes se rassemblaient autour d’elle avec des pleurs incompétents et des questions qu’elle ne pouvait même pas entendre ou comprendre. Les deux amis de Villom, horriblement griffés et mutilés, étaient morts à côté de leur table renversée.

Stupéfié d’horreur et toujours étourdi par le coup qui l’avait jeté dans l’inconscience, Reynard chancela sur ses pieds et se retrouva entouré d’un seul coup par des visages et des voix interrogateurs. Certaines des personnes éprouvaient un peu de suspicion à son égard, étant donné qu’il était l’unique survivant dans la taverne et qu’il portait une mauvaise réputation, mais ses réponses à leurs questions les convainquirent rapidement que le nouveau crime était entièrement l’œuvre des mêmes démons qui infestaient Vyones d’une manière si monstrueuse depuis les dernières semaines.

Reynard, toutefois, fut incapable de leur dire tout ce qu’il avait vu ou de confesser les sources ultimes de sa peur et de sa stupéfaction. Le secret de ce qu’il savait était emprisonné dans le puits bouillonnant de son âme torturée et infestée de diables.

Il finit par parvenir à quitter l’auberge ravagée, il se fraya un passage à travers la foule qui se rassemblait avec ses murmures étouffés par la terreur et se retrouva seul dans les rues nocturnes. Sans se soucier de son propre péril potentiel et sachant à peine où il allait, il erra à travers Vyones durant plusieurs heures ; et à un moment donné de ses errances, il parvint à son propre atelier. Sans raison valable pour justifier cet acte, il entra et revint avec un lourd marteau, qu’il transporta avec lui durant ses pérégrinations subséquentes. Ensuite, poussé par sa torture effroyable et sans rémission, il marcha jusqu’à ce que l’aube pâle eut touché les flèches et les toits des maisons d’un scintillement fantomatique.

Par une compulsion à moitié conscience, ses pas l’avaient conduit à la place située devant la cathédrale. Ignorant le bedeau stupéfait, qui venait tout juste d’ouvrir les portes, il entra et vit un escalier qui s’enroulait tortueusement vers le haut jusqu’à la tour sur laquelle ses propres gargouilles étaient installées.

Dans la lumière fraîche et livide d’un matin sans soleil, il émergea sur le toit et, se tenant périlleusement sur le bord, il examina les silhouettes sculptées. Il n’éprouva aucune surprise, seulement la hideuse confirmation d’une peur trop atroce pour être nommée, lorsqu’il vit que les dents et les griffes du pernicieux griffon à la tête de chat étaient maculée de sang qui s’assombrissait ; et que des lambeaux de tissu vert pomme étaient accrochés aux serres du concupiscent satyre aux ailes de chauve-souris.

Il sembla à Reynard, dans la faible lumière cendrée, qu’un air de triomphe indicible, d’ironie intolérable, était imprimé sur le visage de cette dernière créature. Il la fixa avec une fascination effrayée et angoissante, alors qu’une rage impuissante, une aversion et un repentir plus profond que celui des damnés s’élevaient en lui dans une crue étouffante. Il fut à peine conscient qu’il venait de lever le marteau et qu’il avait frappé sauvagement le profil cornu du satyre, jusqu’à ce qu’il entende le retentissement menaçant et colérique de l’impact et qu’il se rende compte qu’il titubait sur le bord du toit, tentant de regagner son équilibre.

Le coup furieux avait à peine ébréché les traits de la gargouille et n’avait pas enlevé le désir et l’exultation malveillants. À nouveau, Reynard éleva le pesant marteau.

Il tomba sur du vide ; car, même s’il avait frappé, le tailleur de pierre se sentit levé et tiré vers l’arrière par quelque chose qui s’enfonçait dans sa chair comme plusieurs couteaux séparés. Il chancela sans défense, ses pieds glissèrent et il se retrouva par la suite gisant sur la corniche de granit, sa tête et ses épaules surplombant la rue sombre et déserte.

À moitié évanoui et malade de douleur, il vit au-dessus de lui l’autre gargouille, dont les griffes de sa patte antérieure droite étaient fermement enfoncées dans son épaule. Elles s’enfoncèrent plus profondément, comme sous l’effet d’une épouvantable poigne. Le monstre semblait le surplomber comme quelque fabuleuse bête au-dessus de sa proie ; et il se sentit glisser avec une sensation de vertige le long de la gouttière de la cathédrale, alors que la gargouille s’agitait et tournait, comme pour regagner sa position normale au-dessus du gouffre. Son mouvement lent et inexorable semblait faire partie de son vertige. La tour elle-même se balançait et tournoyait sous lui d’une manière cauchemardesque et surnaturelle.

Indistinctement, dans un abrutissement de peur et d’agonie, Reynard vit l’impitoyable visage de tigre se pencher vers lui avec ses horribles dents dénudées en un rictus de haine diabolique. Pour une raison quelconque, il avait conservé le marteau. Dans une impulsion instinctive de se défendre, il frappa la gargouille, dont les traits cruels semblaient s’approcher de lui comme quelque chose aperçu dans la folie et la distorsion ultimes du délire.

Même lorsqu’il frappa, le mouvement de tournoiement vertigineux se poursuivit et il sentit les serres le tirer de l’avant vers le vide. De sa position étendue et inconfortable, le coup manqua le visage haineux et alla s’abattre avec une clameur sourde sur la patte antérieure dont les griffes recourbées étaient enfoncées dans son épaule comme des crochets de boucher. La clameur se conclut par un craquement vif ; et la gargouille penchée disparut du champ de vision de Reynard alors qu’il tombait. Il ne vit rien de plus, excepté la masse sombre de la cathédrale qui semblait s’élancer loin de lui et se précipiter de manière incroyable vers les cieux livides et sans étoiles dans lesquels le soleil tardif ne s’était pas encore levé.

Ce fut l’archevêque Ambrosius, en route pour la messe matinale, qui trouva le corps disloqué de Reynard gisant face contre terre sur la place. Ambrosius, ahuri d’horreur, se signa de la croix devant cette vision ; par la suite, lorsqu’il vit l’objet qui était toujours cramponné à l’épaule de Reynard, il répéta le geste avec une rapidité plus que pieuse.

Il se pencha pour examiner la chose. Avec la mémoire infaillible d’un véritable amoureux de l’art, il la reconnut aussitôt. Puis, avec la même clarté de souvenirs, il vit que la patte antérieure, dont les griffes étaient si profondément enfoncées dans la chair de Reynard, avaient subi une altération des plus anormales. La patte, comme il s’en rappelait, aurait dû être légèrement penchée et décontractée ; mais à présent, celle-ci était refermée et allongée avec raideur, comme si, telle la patte d’un membre vivant, elle avait saisi quelque chose ou traîné une lourde charge avec ses griffes félines.