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Le drapeau anglais – Rudyard Kipling

Le drapeau anglais – Rudyard Kipling

Au-dessus du portique, un mât où flottait le drapeau britannique continua quelque temps à vaciller parmi les flammes, mais quand il finit par tomber la foule déchira l’air de ses cris, comme si elle tenait cet incident pour significatif. 
– Les quotidiens

Vents du monde, donnez votre réponse ! Ils vont et viennent en gémissant —
Mais que peuvent-ils connaître de l’Angleterre, ceux qui ne connaissent que l’Angleterre ? —
Les pauvres gens élevés dans la rue qui fanfaronnent, enragent et se vantent,
Lèvent la tête pour glapir dans le silence devant le drapeau anglais !

Devons-nous emprunter au Boer un chiffon — pour le couvrir d’une nouvelle crasse ?
Le bandage d’un menteur d’Irlandais, ou la chemise d’un poltron d’Anglais ?
Nous n’avons pas le droit de parler de l’Angleterre ; son drapeau est à vendre ou à partager.
Quel est le drapeau de l’Angleterre ? Vents du monde, prononcez-vous !

Le vent du nord souffla: « De Bergen partent mes avant-gardes chaussées d’acier ;
Je ramène chez eux vos baleiniers paresseux, les chassant de la banquise de la baie de Disko.
Avec au-dessus de moi les lumières du nord j’exécute les volontés divines,
Et le paquebot se brise sur le champ de glace ou le bateau se remplit de morues.

J’ai blindé mes entrées, j’ai obstrué mes portes avec des flammes,
Car pour forcer mes remparts votre flotte de coquilles de noix était venue.
Je lui ai enlevé le soleil, je l’ai renversée sous mon souffle,
Et elle a péri, mais le drapeau de l’Angleterre flottait librement avant qu’elle ne rende l’âme.

L’ours blanc efflanqué l’a vu durant la longue, longue nuit polaire,
Le bœuf musqué connaît l’étendard qui se moque des aurores boréales :
Quel est le drapeau de l’Angleterre ? Vous n’avez qu’à affronter mes icebergs,
Vous n’avez qu’à conquérir mes congères. Allez de l’avant, c’est là qu’il se trouve ! »

Le vent du sud soupira : « Aux îles Vierges a commencé ma course sur les mers
Au-dessus d’un millier d’îles perdues dans un océan nonchalant,
Où les oursins flambent sur le corail et les vagues déferlantes fredonnent
Au lagon paresseux et fermé sur lui-même les légendes sans fin de l’océan.

Égaré parmi des îlots isolés, perdu dans le labyrinthe d’écueils lointains,
J’ai d’un rire réveillé les palmes — j’avais projeté des embruns dans la brise.
Jamais il n’y eut d’île trop petite, jamais il n’y eut mer trop éloignée,
Pour qu’au-dessus des embruns et des palmiers ne flotte le drapeau anglais.

Je l’ai arraché aux drisses pour qu’il s’accroche et s’entortille sur le cap Horn ;
Je l’ai pourchassé au nord jusqu’au cap Lizard, enroulé, déchiré, en lambeaux ;
Je l’ai déplié sur les mourants, à la dérive sur une mer inexorable ;
Je l’ai lancé avec violence sur le vaisseau négrier, et j’ai vu les esclaves retrouver la liberté.

Le poisson lune qui se dore au soleil le connaît, et l’albatros qui tournoie,
Où la vague isolée s’emplit de feu sous la Croix du Sud.
Quel est le drapeau de l’Angleterre ? Vous n’avez qu’à affronter mes récifs,
Vous n’avez qu’à sillonner mes mers. Allez de l’avant, c’est là qu’il se trouve ! »

Le vent de l’est rugit : « Je viens des Kouriles, des mers glaciales,
Et mes marins m’appellent le vent du pays, car je ramène les Anglais chez eux.
Surveillez, surveillez bien vos navires ! Avec le souffle de mon typhon furieux
J’ai balayé Praya la surpeuplée et fait échouer vos meilleurs bateaux à Kowloon !

Avec derrière moi les jonques chancelantes et devant moi les mers qui fuient,
J’ai violé la plus opulente de vos rades — j’ai pillé Singapour !
J’ai mis la main sur le Hooghly, et son eau a monté comme se dresse un serpent à lunettes ;
Et j’ai jeté vos bannières les plus solides au milieu des corbeaux ahuris.

Jamais ne se ferme une fleur de lotus, jamais ne s’éveille un oiseau sauvage,
Sans que ne s’envole dans le vent d’est une âme morte pour l’Angleterre —
Homme, femme ou nourrisson, mère, jeune mariée ou jeune fille —
Car c’est sur les os des Anglais qu’est fixé le drapeau anglais.

La poussière du désert l’a terni, comme le sait l’onagre qui s’enfuit,
Le craintif léopard blanc le flaire par-delà la neige immaculée.
Quel est le drapeau de l’Angleterre ? Vous n’avez qu’a affronter mon soleil,
Vous n’avez qu’à traverser mes déserts de sable. Allez de l’avant, c’est là qu’il se trouve ! »

Le vent de l’ouest s’écria : « En escadres filent les galions insouciants
Qui transportent le blé et le bétail pour que ne meurent pas ceux qui sont élevés dans la rue.
De ma force ils font leur porteur, de ma demeure ils font leur chemin,
Jusqu’à ce que je dégage mon cou de leur gouvernail et les écrase tous de mon courroux.

Je tire le banc de brume, qui glisse en silence tel le serpent hors de son trou.
Ils mugissent l’un contre l’autre, dans la frayeur les cloches des navires sonnent le glas ;
Car c’est un jour de terreur, au gré des flots, jusqu’à ce que d’un souffle je soulève le linceul,
Et ils voient alors dans le ciel des arcs étranges qui les enfermeront à jamais.

Mais que ce soit dans l’accalmie ou dans les tourbillons des naufrages, de nuit ou de jour,
J’apporte toutes les épaves aux congres ou arrache les bordages,
En tête des légions dispersées, sous un ciel qui hurle,
Inondé entre les lames de houle, passe le drapeau anglais.

Le brouillard muet l’a enveloppé — la rosée glacée lui a donné des baisers —
Les étoiles dénudées ont vu en lui une autre étoile dans la brume.
Quel est le drapeau de l’Angleterre ? Vous n’avez qu’à affronter mon souffle,
Vous n’avez qu’à conquérir mes vagues. Allez de l’avant, c’est là qu’il se trouve ! »