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L’autofictif – Eric Chevillard

L’autofictif – Eric Chevillard

(Extraits)

Pourquoi s’échiner encore dans les rizières alors que l’on sait qu’il suffit de poser un grain de riz sur la première case d’un échiquier puis d’en doubler le nombre à chaque case suivante pour obtenir en jouant quelques minutes 720 000 millions de tonnes !

C’était convenu entre eux, l’hôte accueillerait l’hôte. Ils se rencontrèrent à mi-chemin avec leurs valises.

Vous avez vu comme j’ai l’air en forme sur la photo prise un mois avant ma mort !

Je tombe dans une librairie sur une version ‘’remaniée’’ (sic) de Poucette que publient fièrement les éditions Albin Michel. Mais au nom de quoi s’autorise-t-on à dégrader ainsi – tout en persistant à le lui attribuer – le texte original d’Andersen, auteur véritable et non compilateur de contes populaires comme les frères Grimm et, de ce fait, seul maître à bord de son œuvre ?

Dans le vrai conte, donc, celui que l’écrivain a gravé dans le marbre, Poucette, après s’être défait de deux fiancés hideux, rencontre un joli petit prince qui vit dans une fleur blanche et qui la demande en mariage. ‘’Voilà un mari autrement désirable que le fils de la crapaude ou la taupe avec sa pelisse noire. Aussi dit-elle ‘oui’ au prince charmant.’’

‘’Elle décida de remettre sa réponse à plus tard’’, préfère-t-on écrire chez Albin Michel au prétexte que les jeunes filles ne peuvent plus être ces niaises qui vivent dans l’espoir éperdu du prince charmant. Faut-il s’attendre, obéissant à cette même censure vertueuse quoique parfaitement ridicule et abusive, à une réécriture féministe de tous les classiques ? Ainsi Madame Bovary devrait s’en sortir mieux dans les prochaines éditions… Je la verrais bien créer une holding de gestion commerciale et financière. Rappelons pourtant qu’Andersen, affligé d’un physique ingrat, peu aimé des femmes et mort puceau, avait sans doute confié à P(o)ucette son propre rêve : rencontrer enfin une princesse charmante. On le balance comme un porc !

J’ai donc pris mon temps, je suis arrivé tranquillement à la gare, en confiance, dix bonnes minutes après l’heure de départ indiquée de mon train… Or, le croirez-vous : il n’était plus là ! Quelle incurie, non mais quelle incurie ! Allons-nous maintenant devoir douter aussi de la ponctualité des retards à la SNCF… ?!

le gros célibataire ne court pas assez vite
mais la joggeuse au petit caleçon court ne sèmera
jamais le saint ermite

Trois entailles profondes, toute déchiquetée… c’est, à ce qu’on raconte, en lui disputant une escalope que le couteau aurait mis la fourchette dans cet état.

Tel que vous ne me voyez pas, c’est bien normal, je suis à Namur. Je me rends donc tout de suite au numéro 50 de la place de l’Ange afin de caresser de la main les pierres de la maison natale d’Henri Michaux. Et là, mon sang ne fait qu’un tour : elle abrite aujourd’hui un magasin Mango ! Quel scandale ! On aurait tout de même pu protéger l’immeuble et le louer plutôt à l’enseigne H&M !

Tout fout le camp signifie plus exactement qu’un tas de nouveaux trucs déboulent.

De mon temps, mes petits messieurs, on marchait sur la Lune !

La proctologie est devenue une spécialité médicale florissante et prospère depuis que les écrivains se sont mis à pondre leurs livres.

Moins douloureux que le vaccin contre la rougeole, le poinçon contre la varicelle – une petite marque ronde imprimée au-dessus du sourcil de votre enfant – abusera le virus qui croira l’avoir déjà frappé.

Elle ferme un œil puis l’autre bout du tunnel : son cauchemar a déjà commencé.

J’ai cessé de demander mon chemin aux étoiles. Beaucoup sont mortes depuis plusieurs millions d’années, je ne vois vraiment pas comment elles pourraient m’indiquer la place François Mauriac.

Non seulement tout est bon dans le cochon, mais tu peux brancher dans son groin ton couteau à découper.

J’avise des billets d’avion sur sa table : Mykonos, Ibiza, Miami, Majorque… Le saint ermite est aussi missionnaire !

Pauvre petite princesse qui pleure de n’avoir pas de citrouille pour Halloween, essaye peut-être d’insulter ton carrosse ?

La mémoire s’émousse puis s’éteint, les photographies jaunissent, se racornissent, deviennent de petits linceuls de papier pour les êtres qui s’en trouvent prisonniers : le passé ne reste vivant que dans les livres. Il y trouve même une structure, une solidité, une évidence qui font défaut au présent incertain.

(Hé, princesse, ne me regarde pas comme ça, je ne t’ai jamais promis que ça allait marcher à coup sûr !)

Il est défendu de regarder le soleil en face. Ceux qui bravent cette interdiction découvrent bientôt son secret : ce prétendu foyer de lumière est une ombre où le monde s’ensevelit.

le placard
on y range
l’armoire

Le saint ermite vit très retiré du monde. Il ne veut plus jamais avoir affaire à sa futile agitation. Par bonheur, il a trouvé un coiffeur et une manucure qui se déplacent à domicile.

Plusieurs milliers de petits vieillards grêles à barbes blanches manifestaient aujourd’hui un peu partout en France en poussant dans les rues leurs brouettes remplies de champignons pour revendiquer le droit de porter des bonnets rouges sans se faire traiter de lutins.

Regarde ce cheval, on dirait un nuage ! Mais quand mon ami tourna la tête, ce n’était déjà plus vrai.

Le seul avantage que je reconnaisse au téléphone portable, c’est que l’on peut tout en parlant marcher l’un vers l’autre et donc cesser enfin de téléphoner (puis jeter l’appareil baveux comme un mouchoir usagé).

Là où branlait la cabane de planches du saint ermite s’élève aujourd’hui un somptueux palais de marbre blanc. J’erre de pièce en pièce, je le cherche longuement avant de le trouver dans une vaste salle rafraîchie par une fontaine.

Il est étendu sur un lit de plumes et, me voyant quelque peu décontenancé par ce tableau, il m’explique :
– Je m’accommodais avec une complaisance coupable de l’inconfort de ma masure qui convenait trop bien à mes goûts simples. Ce luxe est ma punition bien sévère.

Puis il frappe dans ses mains et douze danseuses nues entrent pour l’arracher non sans cruauté à cette chasteté dans laquelle il se vautrait comme un porc immonde.

Ayant percuté à mort avec sa voiture un grand cerf qui traversait la route, il ne déplora pas longtemps les dégâts occasionnés à sa carrosserie en pensant que la biche ainsi conquise de haute lutte allait maintenant sortir du bois en battant des cils (et la vulve aussi palpitante).

Dylan a beau chatouiller le ventre de sa guitare, son harmonica ne se fend même pas d’un sourire.

Ferrailleur par humilité, le saint ermite se propose en plus de me débarrasser à vil prix de mon or et de mon argent que ses sages discours m’ont fait prendre en horreur !

MOI – Pardon, madame, pourriez-vous me conseiller ? J’hésite entre ces deux pantalons …
LA VENDEUSE – Mais, monsieur, ce sont les deux mêmes, même marque, même taille, même couleur …
MOI – C’est bien le problème. S’ils étaient différents, je n’aurais aucun mal à faire un choix !

La coïncidence n’est peut-être qu’une inadvertance du destin.

L’extrême vitesse crée l’illusion de l’immobilité, tout le monde le sait, ce qui permet d’ailleurs au guépard paresseusement couché dans les hautes herbes de nous faire croire qu’il est en train d’exploser tous les records.

Selon les règles de la nouvelle orthographe, il est préconisé d’écrire dorénavant exéma et non plus eczéma, mais cette prodigieuse avancée dermatologique ne s’accompagne d’aucun traitement nouveau alors même que l’on ignore si les anciennes pommades sont encore efficaces.

J’ai surpris bien malgré moi le saint ermite dans son sommeil. Afin de s’endurcir, sans doute, il dort maintenant à même le sol dur de sa grotte, sur un gros édredon de plumes, à côté de son lit de clous.

(Et piqure a perdu son accent circonflexe – mais comment se fier à cette seringue émoussée ?)

Je suis là pour une lecture publique. Tout du long, cet homme assez âgé et très barbu me fixe, l’air consterné. Pas un sourire quand l’auditoire entier part d’un rire franc. Il est au contraire de plus en plus fermé, lugubre. Sa bouche est un pli amer.

Quand mon regard rencontre le sien, dur, implacable, je me trouble. Ma lecture en pâtit, je m’embrouille, impossible pourtant de faire comme s’il n’était pas là. Il me semble maintenant l’entendre soupirer.

À la fin de la lecture, il s’avance vers moi, je me raidis pour le combat, il me tend alors une main tremblante : – Merci, merci pour ce moment magique, j’aime tant vos livres.

Comme je prenais congé du saint ermite qui m’enseigne les vertus de modestie et de détachement, je lui demandai quel présent je pourrais lui apporter lors de ma prochaine visite, des olives, peut-être, ou une bougie ?

– Je veux bien une perche à selfie, me répondit-il, les yeux brillants.

Et devant mon air surpris, il ajouta très vite :
– C’est pour me gratter le dos.

Une fois encore, j’allai trouver le saint ermite dont la fière continence est un exemple pour moi. Sur le chemin, je croisai une très jeune femme en pleurs qui courait en serrant sur sa poitrine dénudée les lambeaux de sa robe. Arrivé au rocher de l’ermite, je lui racontai ce troublant épisode.
– Connais pas cette Léontine Pichard, répondit-il seulement.

La tombe s’ouvre aussi sous le pied ferme.

Nous n’avons pas tant la nostalgie du passé que celle de l’avenir qui alors nous appartenait tout entier.

Je suis retourné voir le saint ermite que je consulte quand mon cœur est troublé.
– Suis mon exemple, tiens-toi éloigné des passions et tu connaîtras la paix de l’âme, la tranquillité du corps et le détachement suprême d’un esprit libre et souverain.

Je le remerciai pour ses conseils, émerveillé par tant de sagesse, et quand je voulus lui laisser au moins quelque aumône, il me dit dans un murmure, en baissant les paupières, retourné déjà à sa méditation, qu’il n’avait besoin de rien.

Comme je m’en allais, il se ravisa pourtant et me cria d’une voix forte :
– La prochaine fois, sois assez bon pour m’apporter des couches confort triple épaisseur, mon fils !

C’était jour de braderie dans la ville et j’espérais bien renouveler ma garde-robe à moindre prix. J’avais déjà fait l’emplette pour trois fois rien de deux chemises trop étroites et d’un pantalon trop large.

Le tramway est arrivé à pleine vitesse dans le virage comme je traversais la voie en regardant, dans un troisième sac, ce pull décidément trop mauve que je regrettais aussi d’avoir acheté. De toute façon, je ne le mettrais jamais : ma tête explosa sous le choc.

(Impossible de consigner sur le moment les circonstances de ce fatal accident, surtout avec ce luxe de détails. Comme le suppose mon sagace lecteur, leur rédaction est plus ancienne.)

J’entrouvre la petite boîte d’allumettes. Elles dorment, bien sages, en rêvant d’incendies ravageurs, de milliers d’hectares de forêt réduits en cendres, d’immeubles en flammes, d’immolations spectaculaires, d’autodafés formidables. J’ai un peu honte d’en réveiller une pour allumer ma clope.

Le bon médecin ne se laisse pas aveugler par les symptômes. Il saura s’il le faut commander une prothèse de jambe pour le blessé qu’on lui amène en urgence et dont le bras est resté sur l’autoroute.

– Fais comme moi, me dit le saint ermite que, dans mon désarroi, j’allai consulter : ne laisse personne t’aimer, car alors tu deviens cette brute qui au moindre haussement d’épaule brise une mâchoire.

Mon Dieu, je ne suis pas bricoleur, mais cette réparation me semblait tout de même dans mes cordes : revisser la gouttière du toit dont un tronçon, sous l’effet du vent, s’était désolidarisé et pendait dans le vide.

Je glissai quelques vis dans ma poche arrière, inclinai la grande échelle contre le mur et grimpai hardiment, le tournevis entre les dents. Mais le mur était humide (du fait de la gouttière défectueuse), les montants de l’échelle ripèrent, elle s’abattit par le travers, le tournevis me traversa la gorge et mon sang, tout mon sang, par cette plaie ouverte, jusqu’à la dernière goutte, s’écoula.

(Je me cite, car ces mots sont évidemment antérieurs aux faits susmentionnés.)

Je courais et, ma foi, je n’étais pas mécontent de ma foulée retrouvée, si bien qu’au lieu de suivre le sentier qui contournait la colline, j’attaquai vaillamment le raidillon qui menait à son sommet.

C’est au milieu que j’ai senti la douleur, fulgurante, comme si une main aux ongles acérés se refermait sur mon cœur puis tournait, tournait, comme pour couper sa racine et l’arracher de ma poitrine. Ma respiration se bloqua d’un coup, tout devint noir. Il y eut un choc encore, et ce fut terminé.

(Ce récit bien entendu fut écrit avant l’événement, je le donne ici sans retouches autres qu’orthographiques.)

Mon pied buta contre une pierre, je tombai, je roulai sur la pente jusqu’au ravin, les arbustes accrochés à la paroi freinèrent ma chute, mais je me reçus lourdement au fond, les deux jambes brisées, une plaie au front.

Impossible de bouger. Mes cris ne portaient pas. D’ailleurs, j’étais loin de tout. Personne ne me chercherait ici. L’eau et la nourriture manquaient. J’étais foutu. Et, en effet, après quelques jours de fièvre et d’agonie, la vie m’abandonna.

(On aura compris que j’ai écrit tout cela avant de mourir, ou dois-je maintenant le préciser ?)

La littérature étant la condition de ma survie, je tendis en bonne logique et très naturellement ma carte Vitale au libraire afin de régler mes achats de livres : il crut à une blague, esquissa un sourire indulgent et réclama la monnaie d’un ton plus ferme. Pour une fois que j’étais sérieux.

Je rêve que je me pince et c’est toute la réalité que je trouve anéantie à mon réveil.

Tu sais, tout secret est enfoui dans un œuf et n’existe que sous cette coquille fragile qui le sépare de la lumière grise ou dorée – car c’est cela, le vrai mystère – de sa future et inéluctable révélation.

Comme j’arrivai à 807 dans le décompte minutieux des brins d’herbe de ma pelouse, je me suis brusquement endormi – trop de moutons aussi dans ce jardin.

Totale mévente dans ce vide-grenier. Personne n’a voulu de mes rats, de mon effraie, de mes poussières ni de mes toiles d’araignée. Même les squelettes de mes grands-tantes me sont restés sur les bras. L’une porte pourtant encore sa mantille. Et l’autre n’a perdu qu’une dent. Puis je vendais les deux pour le prix d’une.

– Je t’ai redonné la jeunesse et la beauté mais souviens-toi maintenant des clauses et des conditions de notre pacte, me dit Satan, surgissant devant moi dans un nuage de soufre.
Mais c’est en vain que j’essayai de me les rappeler. À ma décharge, cette transaction avait eu lieu la nuit, j’étais un peu ivre, allez, salut, vieux !