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La première gorgée d’ecstasy – Frédéric Beigbeder

La première gorgée d’ecstasy – Frédéric Beigbeder

C’est un comprimé verdâtre et rond. Il a coûté cent cinquante francs. Le packaging est très haut de gamme : un minuscule sachet en plastique d’un centimètre carré. Comme ça, le cachet fond dans la bouche, pas dans la main. Avant de l’avaler avec une gorgée de Coca, j’ai hésité un dernier instant : impossible de savoir ce qu’il y a là-dedans. Il faut faire confiance à des types qui ont trafiqué cette pilule dans des laboratoires clandestins, au fond d’une cave mal éclairée. Si ça se trouve, ils ont tripoté ce truc avec des mains dégueulasses. Trop tard. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre, et à espérer que ces in-connus connaissent leur boulot. L’ecstasy, c’est encore pire que le saut à l’élastique. Chaque ecstasy est un plongeon dans le vide sans respect des normes de sécurité.

J’ai suivi les conseils du dealer : ne pas boire d’alcool (le mélange étant dangereux) et ne pas dîner (un estomac plein diminue les effets de la drogue). Me voilà donc comme un imbécile, à poireauter sans pouvoir picoler ni casser la croûte. Ce doit être ça, un apprenti drogué : un mec qui ne boit pas, ne bouffe rien, et qui regarde sa montre toutes les cinq minutes. Au bout d’une demi-heure d’attente, je regrette d’être le pigeon qui a dit « moi » quand on a demandé qui voulait tester l’ecstasy. Je trouvais l’idée rigolote, et puis ça me plaisait de me prendre pour Lester Bangs ou Hunter Thompson, le genre « gonzo-journaliste kamikaze prêt à toutes les expériences pour une pige de plus ».

Toutes les drogues ont eu droit à leur littérature : l’opium grâce à Cocteau et Thomas de Quincey, la mescaline avec Henri Michaux et Aldous Huxley, l’héro chez Burroughs et Yves Salgues, le peyotl par l’entremise de Castaneda, le LSD grâce à Timothy Leary et Tom Wolfe, le haschich dans tout Baudelaire, la coke avec Bret Easton Ellis et Jay Mclnerney, le bourbon dans les œuvres complètes de Charles Bukowski. Au tour de l’ecsta de faire son entrée dans l’Histoire des Lettres. Ceci est une OPA sur le MDMA.

Une autre demi-heure s’écoule. Toujours rien. Soudain une vague de chaleur me monte au cerveau. On dirait une décharge électrique, mais toute de douceur et de tendresse. Je ne peux plus m’arrêter de sourire. Toutes mes extrémités accueillent cette onde de chaleur avec bonheur. Mes pieds et mes mains sont plus légers que l’air. Je suis parfaitement conscient de ce qui m’arrive, et contrôle entièrement cette nouvelle énergie interne. Je trouve ça plutôt amusant. Je me lève. La montée continue : j’entends dans mes oreilles un bourdonnement de bien-être. La vie me paraît tout d’un coup extrêmement simple : on naît, on rencontre des gens passionnants, on les aime, on discute avec eux, parfois on couche ensemble. La mort n’existe pas ; c’est une chouette nouvelle. J’ai terriblement envie de parler. Je vais voir tous les gens pour leur dire à quel point je les trouve sympas. Même mes ennemis ont toutes les qualités. D’ailleurs, des ennemis, c’est bien simple : je n’en ai pas. Je complimente tout le monde. C’est un peu embêtant : si Adolf Hitler était dans cette boîte de nuit ce soir, j’irais l’embrasser en lui disant qu’il a dû beaucoup souffrir pour faire tout ce qu’il a fait.  Il est temps que je sorte prendre l’air.

Dehors il pleut et chaque goutte caresse mon visage avec bienveillance. Je ne me suis jamais senti aussi à l’aise. Je n’ai plus de problèmes dans l’existence. Le monde est plein d’amis intéressants et d’aventures folles qu’il me reste à découvrir dans les heures qui viennent. Je fonce dans un autre club. Je suis complètement désinhibé, jamais je n’ai été moins timide. Certaines filles me regardent un peu bizarrement quand je les demande en mariage alors que j’ai déjà une alliance au doigt. Je fais corps avec la musique. J’ai très chaud, des bouffées de transpiration me submergent et me donnent une envie irrépressible de danser. Je compose des airs de house incroyables dans ma tête. Je suis Wolfgang Amade-House !

Les danseuses s’agitent autour de moi, je leur souris, nous communions. Mes gestes sont parfaits, le rythme dessine des arabesques avec mes bras traversés de lasers holographiques tridimensionnels. Je sais que je suis complètement défoncé mais cela ne m’empêche pas de caresser des joues, des cous, des bouches pleines de compréhension.

Lorsque je regarde ma montre, il s’est écoulé deux heures et demie en cinq minutes. C’est alors que les ennuis commencent. Je m’aperçois que j’ai horriblement soif. Ma gorge est desséchée. Un copain me sert quatre grands verres d’eau que j’avale cul sec. J’ai les dents serrées, les mains très moites, les oreilles qui sifflent. Une des filles à qui j’ai déclaré ma flamme il y a trente minutes vient se coller à moi. Je me sens oppressé : il faut absolument que je sorte de cet endroit étouffant. Comment ai-je fait pour tenir aussi longtemps sans respirer ? Je m’enfuis. L’oxygène de la rue me calme un instant, mais très vite je commence à PENSER.  C’est à partir  de là que les choses se gâtent vraiment. Tous mes problèmes, disparus depuis trois heures, me reviennent en tête à toute berzingue : soucis d’argent, conspirations diverses, difficultés conjugales, impossibilité de l’amour, certitude de la mort. Ma vie n’est qu’une merde et j’ai un nœud atroce dans le ventre. Je rentre chez moi en espérant m’endormir mais c’est peine perdue : je n’ai absolument pas sommeil. La seule solution constructive serait un suicide rapide par défenestration. Il ne me reste plus qu’à attendre le lever du jour en claquant des dents et en maudissant cette saloperie de drogue mensongère. En plus il n’y a rien à la télé à cette heure-là : je contemple des chasseurs qui tirent sur des bestioles. Ma principale distraction consiste à répéter deux mille fois « un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien / un chasseur sachant chasser doit savoir chasser  sans son chien / un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien ». Le plafond me méprise. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour entrer dans le Lagarde et Mîchard. J’ai passé ma soirée à faire des confidences très personnelles à des inconnus et des déclarations d’amour à des thons.

L’ecstasy fait payer très cher ses quelques minutes de joie chimique. Il donne accès à un monde meilleur, une société où tout le monde se tiendrait par la main, où l’on ne serait plus seul ; il fait rêver d’une ère nouvelle, débarrassée de la logique aristotélicienne, de la géométrie euclidienne, de la méthode cartésienne et de l’économie friedmanienne. Il vous laisse entrevoir tout ça, et puis, tout d’un coup, sans prévenir, vous claque la porte au nez.