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La mort des jeunes gens de la divine Hellade – Jean Cocteau

La mort des jeunes gens de la divine Hellade – Jean Cocteau

I

Après un hiver incisif, c’était le tour
D’Avril, un tiède Avril par toute la fenêtre.
Je sentais sur la France un salubre bien-être,
J’entendais atteler un cheval dans la cour,
Et un chien qui s’amuse, et un enfant qui court…

II

Et comme je venais d’être longtemps malade
Et que j’avais senti l’angoisse de la mort,
J’avais lu quatre fois pour devenir plus fort :
« La mort des jeunes gens de la divine Hellade »
Un petit livre bleu d’un professeur d’Oxford.

III

Antigone criant et marchant au supplice
N’avait pas de la mort ce sublime respect ;
Ce n’était pas pour eux une funeste paix,
C’était un ordre auquel il faut qu’on obéisse.

IV

Ils ne subissaient pas l’offense qu’il fît beau
Que le soleil mûrît les grappes de glycine ;
Ils étaient, souriant en face du tombeau,
Les rossignols élus que la rose assassine.

V

Ils ne regrettaient pas les tendres soirs futurs,
Les conversations sur les places d’Athènes,
Où, le col altéré de vacarme et d’azur,
Pallas, comme un pigeon, pleure au bord des fontaines.

VI

Ils ne regrettaient pas jusqu’au moindre détail
La promenade en barque à l’île de Corcyre
Où les fleurs d’oranger sont les larmes de cire,
D’un sombre Antinoüs avec des yeux d’émail
Dont le buste d’airain s’incline au bord d’un mail.

VII

Lorsque leur triste front se renverse et pâlit,
Ils ne regrettaient pas de l’épiderme aux moelles,
La lune, comme un bloc de cristal dépoli,
Qu’ils pouvaient contempler encore de leur lit
Roulant son Alpe inerte au milieu des étoiles.
Et le matin, la foule aux marches du bazar
Des flûtes, des chapeaux, des sandales, des bagues,
En face de la mer où navigue au hasard
Un seul voilier, berger des vagues.
Et le cirque torride aux gradins découverts
Où le public trépigne, [appelle, siffle,] insiste,
Pour regarder, avant qu’ils montent sur la piste,
Les cochers bleus riant avec les cochers verts.

VIII

Ils ne regrettaient pas ce loisir disparate
D’une ville sordide et pleine de palais,
Où l’on se réunit pour entendre Socrate,
Et pour jouer aux osselets.

IX

Ils étaient éblouis de tumulte et de risque,
Mais si la fourbe mort les désignait soudain,
Ils laissaient sans gémir sur l’herbe du jardin
Le livre, l’arc, le miel, la cymbale et le disque.

X

Ce n’était pas pour eux l’insupportable affront,
Ils se couchaient sans choc, sans lutte, sans tapage,
Comme on voit, ayant bien remué sous le front,
Un vers définitif s’étendre sur la page.

XI

Ils étaient résignés, vêtus, rigides, prêts
Pour cette expérience étrange,
Comme Hyacinthe en fleur indolemment se change,
Et comme Cyparis se transforme en cyprès.

XII

Ils ne regrettaient rien de vivre en Ionie
D’être libres, d’avoir des mères et des sœurs,
Et de sentir le lourd sommeil envahisseur,
Après une éclatante et rapide insomnie.
Rien des jeux sensuels et du drame inconnu
Que leur cœur déplié comme une pourpre rose
Épiait, espérait, le sachant autre chose…

XIII

Vertige puéril, première fois qu’on ose
Partager la moiteur d’un corps à demi nu,
Chaste confusion de s’être appartenus,
Sommeil à bouche ouverte où l’enfant se repose
D’un voyage où l’amour n’est pas encore venu.

XIV

Leur silence héroïque en réponse à la règle
Étouffait le murmure orchestral du Printemps.
Ils recevaient la mort que rien de nous n’attend,
À la façon d’un cygne emporté par un aigle.

XV

Ils entraient au séjour qui n’a pas de saison,
Où notre faible orgueil se refuse à descendre,
Sachant que l’urne étroite où gît un peu de cendre
Sera tout le jardin et toute la maison

XVI

Sachant qu’il leur restait la fraîche adolescence,
Plus forte et plus fugace au visage et aux mains
Que n’est le baume d’or, l’asiatique essence,
Le cri muet tiré du soupir des jasmins.

XVII

Adolescence ! Éclair ! Vieillesse de l’enfance,
Pur climat boréal, halo de transparence,
Qui divinise un jour la face des humains –

XVIII

J’ai vu mourir jadis des frères de mon âge,
J’ai vu monter en eux l’indicible torpeur,
Ils avaient tous si mal ! Ils avaient tous si peur !
Ils se prenaient la tête avec des mains en nage.

XIX

Ils ne pouvaient pas croire ayant si soif, si faim,
Un tel désir de tout avec un cœur si jeune,
À ce désert sans source, à cet immense jeûne,
À ce terme confus qui n’a jamais de fin.

XX

Ils n’attendaient plus rien de la tendresse humaine
Ils cherchaient à chasser d’un effort douloureux
L’ange noir qui se couche à plat ventre sur eux
Et qui les considère avant qu’il les emmène.

XXI

Et je pensais, à voir leurs fragiles genoux,
Et leur prunelle fixe où de l’espoir demeure,
Que les jeunes gens grecs sont hélas ! loin de nous,
Et que c’est bien ainsi qu’il faudra que je meure.

XXII

Qu’on ne peut plus s’astreindre à ces préparatifs
Ni croire en une Olympe où Nausicaa joue,
Ni devenir un fleuve, une anémone, un if,
Au lieu d’une ossature avec un peu de boue.

XXIII

Qu’on ne saurait prétendre à l’honneur d’être pris,
De tenter la célèbre et brusque découverte,
Dès que le mois d’Avril recommence à Paris,
Avec le premier jour, où, dans la tiédeur verte,
On n’a plus de manteau, la voiture est ouverte…