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La brume enveloppait d’un manteau léger – Fernando Pessoa

La brume enveloppait d’un manteau léger – Fernando Pessoa

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Depuis bien avant le petit jour, et à l’encontre des habitudes solaires de cette claire cité, la brume enveloppait d’un manteau léger, que le soleil dorait progressivement, les maisons innombrables, les espaces abolis, les accidents de terrain et des bâtiments. Lorsque fut venue, cependant, l’heure haut dans le ciel qui précède midi, la brume moelleuse a commencé à s’effilocher, en souffles légers, en ombres de voiles, et à s’effacer impondérablement. Vers dix heures du matin, seul un ténu et mauvais bleuissement du ciel dénonçait la brume qui avait été.

Les traits de la ville renaissaient peu à peu tandis que glissait le masque dont elle s’était voilée. Comme s’ouvre une fenêtre, on vit poindre la lueur du point du jour. On sentit un léger changement dans les bruits de tout ; d’autres sons firent aussi leur apparition. Une nuance bleutée se glissa jusque dans les pavés de la chaussée et dans l’aura impersonnelle des passants. Le soleil, s’il était chaud, l’était encore humidement, et se trouvait invisiblement filtré par la brume déjà inexistante.

L’éveil d’une ville — dans la brume ou non — est toujours, à mes yeux, un spectacle plus émouvant que la naissance de l’aurore sur la campagne. Elle renaît bien davantage, il y a bien plus à en espérer lorsque —au lieu de dorer simplement, d’abord d’une obscure clarté, puis d’une lumière humide, un peu plus tard enfin d’un or lumineux, les prés, la silhouette des arbustes, la paume ouverte des feuilles —le soleil multiplie tous ses effets possibles sur les fenêtres, les murs et les toits, et [donne vie] à tant de réalités diverses. L’aurore à la campagne me fait du bien ; l’aurore sur la ville me fait à la fois du mal et du bien et, pour cette raison, me fait mieux que du bien. Oui, car la plus grande espérance qu’elle puisse m’apporter garde encore, comme toute espérance, un léger goût d’amertume, empreint du regret qu’elle ne soit pas réalité. Le matin de la campagne existe ; celui des villes promet. L’un fait vivre, l’autre fait penser. Et je sentirai toujours, comme tous les grands maudits, que mieux vaut penser que vivre.