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Il est des moments où tout nous fatigue – Fernando Pessoa

Il est des moments où tout nous fatigue – Fernando Pessoa

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Il est des moments où tout nous fatigue, même ce qui devrait nous reposer. Ce qui nous fatigue parce que c’est fatigant ; et ce qui devrait nous reposer, parce que la seule idée de l’obtenir nous fatigue. Il y a des accablements de l’âme qui se situent plus bas que toute angoisse et toute douleur ; et seuls les ignorent, à mon sens, ceux qui se dérobent aux angoisses et aux douleurs humaines, et qui déploient assez de diplomatie envers eux-mêmes pour esquiver jusqu’à l’ennui. Ainsi diminués, ainsi cuirassés contre le monde, on ne peut s’étonner qu’en de certains moments, où ils prennent conscience d’eux-mêmes, ils sentent d’un seul coup tout le poids de cette cuirasse, et que la vie soit alors pour eux une angoisse à l’envers, une douleur perdue.

Je me trouve dans l’un de ces moments, et si j’écris ces lignes, c’est pour m’assurer tout au moins que je suis encore vivant. La journée entière, jusqu’à présent, j’ai travaillé dans une sorte de somnolence, faisant des comptes par des opérations de rêve, écrivant tout au long de ma torpeur. La journée entière j’ai senti la vie peser sur mes yeux, contre mes tempes — sommeil dans les yeux, pression intérieure appuyant sur mes tempes, conscience de tout cela dans l’estomac, nausée, abattement.

Vivre m’apparaît comme une erreur métaphysique de la matière, une étourderie de l’inaction. Je ne regarde même pas le jour pour y voir ce qui pourrait me distraire, ce qui pourrait, tandis que j’en ferais la description, me cacher la tasse vide où gît mon refus de moi-même. Non, je ne regarde pas le jour et je veux ignorer, de mon dos courbé, si le soleil brille ou non au-dehors, dans la rue subjectivement triste, la rue déserte où j’entends passer le bruit des gens. J’ignore tout, et la poitrine me fait mal.

J’ai cessé de travailler, et ne veux pas bouger de là. Je contemple mon buvard d’un blanc sale, qui s’étale, fixé aux quatre coins, sur le grand âge du bureau incliné. Je fixe attentivement les gribouillis que la réflexion et la distraction y ont tracés. En plusieurs endroits, ma signature, à l’envers ou inversée. Quelques chiffres ici ou là, eh oui, quelques dessins insignifiants, tracés par mon inattention. Je regarde tout cela comme un paysan fait de papier-buvard, avec l’attention concentrée d’un homme qui fait de grandes découvertes, et mon cerveau demeure complètement inerte, derrière les centres cérébraux qui commandent la vision.

J’éprouve un plus grand sommeil, intimement, que je ne peux en contenir. Et je ne veux rien, n’ai de préférence pour rien, et il n’est pas de prison d’où je doive échapper.