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Gunga Din – Rudyard Kipling

Gunga Din – Rudyard Kipling

Vous pouvez parler de gin et de bière
Quand vous êtes caserné ici à l’abri,
Et qu’on vous envoie aux manœuvres bidon d’Aldershot.
Mais quand il s’agit de carnage
On ne travaille qu’à l’eau,
Et vous lécheriez les bottes de celui qui en a.
Eh bien sous le chaud soleil des Indes
Où j’ai passé pas mal de temps À servir Sa Majesté la Reine,
De tous ces sans-grade à la peau foncée
Le type le plus épatant que j’ai connu
Était le porteur d’eau de notre régiment, Gunga Din.

On disait : « Din ! Din ! Din !
Espèce d’empoté de poussière de brique, Gunga Din!
Hé ! Grouille-toi!
De l’eau! Apporte vite de l’eau!
Espèce de vieille idole au nez comme un calmar, Gunga Din ! »

L’uniforme qu’il portait
C’était pas grand-chose par devant,
Et plutôt moitié moins par derrière,
Car un bout de chiffon tout entortillé
Et une outre en peau de bouc
Voilà tout l’équipement de campagne qu’il avait pu trouver.
Et quand le train qui transportait les troupes nous laissait suer
Toute une journée sur une voie de garage,
Et que la chaleur déformait nos sourcils,
On criait : « Hé frère ! »
Jusqu’à en avoir la gorge sèche comme une brique,
Et puis on lui tapait dessus parce qu’il ne pouvait pas tous nous servir.
On lui disait : «Din ! Din ! Din !
Espèce de païen, où bon sang étais-tu passé ?
Tu vas faire fissa
Ou je vais te rosser vite fait
Si tu ne remplis pas mon casque, Gunga Din ! »

Il clopinait et faisait le porteur
Jusqu’à la fin du plus long des jours,
Et il ne semblait pas savoir ce qu’est la peur.
Si on chargeait ou rompait ou taillait en pièces,
Vous auriez pu en mettre votre caboche à couper,
Qu’il attendait à cinquante pas sur le flanc arrière.
Avec son outre sur le dos,
Il bondissait avec nous à l’assaut,
Et nous observait jusqu’à ce que les clairons sonnent la retraite,
Et malgré sa peau sale
Il était blanc, d’un blanc éclatant, à l’intérieur
Quand il allait porter secours aux blessés sous le feu !

On disait : « Din ! Din ! Din ! »
Alors que les balles projetaient sur l’herbe des taches de poussière.
Quand les cartouches venaient à manquer,
On entendait les premières lignes crier : «Hé! Les mulets de munitions et Gunga Din !»

J’oublierai pas la nuit
Où je suis tombé, cloué en arrière du combat
Par une balle placée là où aurait dû être la plaque de mon ceinturon.
J’avais soif à m’en étrangler,
Et l’homme qui a été le premier à me repérer
C’était notre bon vieux grognon et grimaçant Gunga Din.
Il m’a soulevé la tête,
Et il m’a tamponné ma plaie qui saignait,
Et il m’a donné une demi-pinte d’eau verdâtre :
Elle était grouillante et elle puait,
Mais de toutes les boissons que j’ai bues,
Celle qui m’a fait le plus de bien est celle de Gunga Din.

On disait : « Din ! Din ! Din !
Ce pauvre bougre a une balle dans la rate ;
Il en mâchonne de la terre,
Et rue de tous côtés :
Pour l’amour de Dieu, apporte l’eau, Gunga Din !»

Il m’a emporté
Jusqu’à un endroit où se trouvait une civière,
Et alors une balle est arrivée et a transpercé le pauvre bougre.
Il m’a bien installé dessus,
Et juste avant de mourir, «J’espère que t’as aimé mon eau », me dit Gunga Din.
Alors je le retrouverai plus tard
Là où il est parti,
Où c’est toujours doubles manœuvres et pas de cantine.
Il sera accroupi sur des charbons ardents
Donnant à boire aux pauvres damnés,
Et en enfer j’aurai ma lampée des mains de Gunga Din!

Oui, Din ! Din ! Din !
Espèce de Lazare peau de cuir de Gunga Din !
Même si je t’ai battu et rossé,
Par le Dieu vivant qui t’a fait,
Tu vaux mieux que moi, Gunga Din !