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En toute sérénité, et sans rien d’autre dans mon âme – Fernando Pessoa

En toute sérénité, et sans rien d’autre dans mon âme – Fernando Pessoa

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En toute sérénité, et sans rien d’autre dans mon âme que l’équivalent d’un sourire, je considère ma vie enfermée pour toujours dans cette Rua dos Douradores, dans ce bureau, cette atmosphère, au milieu de ces gens-là. Avoir de quoi manger et boire, avoir où me loger, et un peu de temps libre pour rêver, écrire, dormir —que puis-je demander de plus aux Dieux ou attendre du Destin ?

J’ai connu de grandes ambitions, des rêves démesurés — mais tout cela, le garçon de courses ou la cousette l’ont connu aussi, parce que tout le monde fait des rêves : ce qui nous distingue, c’est la force de les réaliser, ou la chance de les voir se réaliser pour nous.

Dans mes rêves, je suis semblable au coursier et à la cousette. Je ne me distingue d’eux que parce que je sais écrire. Oui, c’est par un acte, par une réalité totalement mienne que je me différencie d’eux. Dans mon âme, je suis semblable à eux.

Je sais bien qu’il existe des îles, loin vers le Sud, et de grandes passions cosmopolites (…)

Si je tenais le monde entier dans ma main, je l’échangerais, j’en suis sûr, contre un billet pour la Rua dos Douradores.

Mon destin est peut-être, de toute éternité, d’être comptable, et la poésie ou la littérature ne sont peut-être qu’un papillon venant se poser sur mon front, qui me rend d’autant plus ridicule que sa beauté est plus éclatante.

Je regretterai Moreira, mais que sont les regrets au regard de ces grandes ascensions ?

Je sais bien que le jour où je serai nommé chef comptable de la firme Vasques et Cie sera l’un des plus grands jours de mon existence. Je le sais avec une anticipation amère, ironique, mais aussi avec cet avantage intellectuel d’une certitude.