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Donnez-moi le splendide soleil silencieux – Walt Whitman

Donnez-moi le splendide soleil silencieux – Walt Whitman

I

Donnez-moi le splendide soleil silencieux dardant l’éblouissement total de ses rayons,
Donnez-moi le fruit juteux de l’automne cueilli mûr et rouge dans le verger,
Donnez-moi un champ où l’herbe croît luxuriante,
Donnez-moi un arbre, donnez-moi la vigne sur sa treille,
Donnez-moi le maïs et le blé nouveaux, donnez-moi les animaux qui se meuvent avec sérénité et enseignent le contentement.
Donnez-moi ces soirs de silence absolu qui s’épandent sur les hauts plateaux à l’ouest du Mississippi, où je puisse lever les yeux vers les étoiles.
Donnez-moi un jardin aux fleurs magnifiques, emplissant de parfums l’aurore, où je puisse me promener tranquille.
Donnez-moi comme épouse une femme à l’haleine pure dont je ne me fatiguerai jamais,
Donnez-moi un enfant accompli, donnez-moi, très loin à l’écart des bruits du monde, une vie domestique et champêtre.
Donnez-moi de ramager pour mes seules oreilles, en mon isolement reclus, des chants spontanés.
Donnez-moi la solitude, donnez-moi la Nature, redonne-moi, ô Nature, tes saines primitivités !

Oui, je réclame tout cela, (las de surexcitation incessante et torturé par la lutte guerrière),
Je demande sans cesse que cela me soit accordé, cela jaillit de mon cœur en cris.
Et cependant, tout en le réclamant sans relâche, je reste attaché à ma ville.
Les jours se suivent et les années se suivent, ô ville, et je foule toujours tes rues,
Où tu me tiens enchaîné pour un certain temps, refusant de me laisser partir,
M’accordant néanmoins de quoi faire de moi un homme rassasié, d’âme enrichie, avec les visages qu’à jamais tu me donnes ;
(Oh je vois ce que je cherchais à fuir, je résiste à mes cris, je les refoule,
Je vois que mon âme foulait aux pieds ce qu’elle demandait.)

II

Gardez votre splendide soleil silencieux,
Garde tes forêts, ô Nature, et les endroits paisibles à l’orée des bois,
Garde tes champs de trèfle et de fléole, tes champs de maïs et tes vergers.
Garde le champ de sarrasin en fleurs où bourdonnent les abeilles de septembre ;
Donnez-moi les visages et les rues — donnez-moi ces fantômes qui défilent incessants et interminables le long des trottoirs !
Donnez-moi les yeux innombrables — donnez-moi les femmes — donnez-moi les camarades et les amis par milliers !
Que j’en voie de nouveaux chaque jour — que j’en tienne de nouveaux par la main chaque jour !
Donnez-moi des spectacles pareils — donnez-moi les rues de Manhattan !
Donnez-moi Broadway, avec les soldats qui défilent — donnez-moi la sonorité des trompettes et des tambours !
(Les soldats qui passent par compagnies ou par régiments — les uns qui partent, enflammés et insouciants,
D’autres, leur temps fini, qui reviennent en rangs éclaircis, jeunes et pourtant très vieux, usés, marchant sans faire attention à rien) ;
Donnez-moi les rivages et les quais, avec leur lourde frange de noirs navires !
Ô que tout cela soit pour moi ! La vie intense, pleine à déborder et diverse !
La vie des théâtres, des cabarets, des hôtels énormes, pour moi !
La buvette du bateau à vapeur ! La cohue des excursionnistes pour moi ! La procession à la lueur des torches !
La brigade aux rangs épais qui part pour la guerre, suivie de fourgons militaires où s’entassent les approvisionnements ;
Du monde à l’infini, s’écoulant comme un flot, avec des voix fortes, des passions, des spectacles imposants,
Les rues de Manhattan avec leur palpitation puissante, avec des tambours qui battent comme à présent,
Le chœur perpétuel et bruyant, le glissement et le cliquetis des fusils, (la vue même des blessés).
Les houles de Manhattan, avec leur chœur turbulent et musical !
Les visages et les yeux de Manhattan à jamais pour moi.