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C’est dimanche, et je n’ai rien à faire – Fernando Pessoa

C’est dimanche, et je n’ai rien à faire – Fernando Pessoa

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Après tous ces jours de pluie, le ciel ramène l’azur, qu’il avait dérobé, aux profondeurs de l’espace. Entre les rues, où les flaques dorment comme les mares dans les champs, et la gaieté lumineuse jetant un éclat froid dans le ciel, le contraste rend plaisantes les rues sales, et printanier ce terne ciel d’hiver. C’est dimanche, et je n’ai rien à faire. Je n’ai même pas envie de rêver, tellement la journée est belle. J’en profite avec une sincérité des sens à laquelle s’abandonne mon intelligence. Je me promène, comme un employé en liberté. Je me sens vieux, pour le seul plaisir de me sentir rajeunir.

Sur la grand-place dominicale, j’assiste au mouvement solennel d’une journée d’un autre genre. A São Domingos, c’est la sortie de la messe, tandis qu’une autre commence déjà. Je vois des gens qui sortent, et d’autres qui n’entrent pas, car ils attendent d’autres gens encore qui ne voient même pas ceux qui entrent ou qui sortent.

Toutes ces choses sont sans importance. Elles sont, comme tout ce qui fait la banalité de la vie, un sommeil des mystères et des remparts crénelés d’où je contemple, tel quelque héraut ayant accompli sa mission, la plaine de mes méditations.

Autrefois, étant enfant, je me rendais à cette messe, ou à la suivante peut-être, mais je crois plutôt que c’était celle-ci. Je revêtais, avec la gravité qui s’imposait, mon seul et unique meilleur costume, et je savourais tout ce qui s’offrait à moi — même ce que je n’avais aucune raison de savourer. Je vivais par le dehors, et mon costume était tout neuf, tout propre. Que peut vouloir de plus quelqu’un qui doit mourir un jour et qui, guidé par la main de sa mère, ne le sait pas encore ?

C’est autrefois que je savourais tout cela, et c’est pourquoi peut-être je comprends, aujourd’hui seulement, combien je le savourais. J’allais à la messe comme on se rend à un grand mystère, et j’en sortais comme on débouche sur une clairière. Et il en était réellement ainsi — et ce l’est réellement encore. Seul l’être qui ne croit en rien dans un corps d’adulte, l’être doté d’une âme qui se souvient et qui pleure, connaît la fiction et le désarroi, le laisser-aller et la dalle glacée.

Une chose est sûre : ce que je suis me serait insupportable, si je ne pouvais me souvenir de celui que j’ai été. Et cette foule distraite qui continue à sortir de la messe, et le début de la foule probable qui commence à arriver pour la prochaine — tout cela ressemble à des bateaux qui passent sous mes yeux, fleuve lent, sous les fenêtres grandes ouvertes de ma maison bâtie sur la rive.

Souvenirs, dimanches et grand-messes, plaisir d’avoir été, miracle du temps qui demeure parce qu’il est passé, et que je ne peux oublier parce qu’il m’a appartenu… Diagonale absurde des sensations probables, bruit subit d’une charrette de marché qui fait grincer ses roues sous le bruyant silence des automobiles — et qui, d’une certaine façon, grâce à quelque paradoxe maternel du temps, subsiste aujourd’hui encore, ici même, entre celui que je suis et celui que j’ai perdu, dans ce regard antérieur de moi-même que j’appelle moi…

Que sais-je donc, en définitive ? Et qu’est-ce que je cherche, que j’éprouve ? Que demanderais-je, si j’avais seulement quelque chose à demander ?