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Sur Paris – Alain Cornu

Sur Paris – Alain Cornu

Cette nuit, il n’arrivait pas à dormir. Son corps était au repos mais d’étranges images dansaient dans sa tête, foules inatteignables, lumières chaotiques, ciels envahis d’oiseaux, un univers incompréhensible qui l’éloignait durablement du sommeil. Du moins le croyait-il. Après un moment, il se leva, s’habilla et sortit de chez lui. Il habitait l’atelier sur cour d’un immeuble parisien. Arrivé dans le hall, il s’arrêta. La rue semblait toute indiquée pour une promenade nocturne pourtant il n’en prit pas le chemin. À sa droite, la cage d’escalier emplie d’une lueur bleutée l’attirait. Ses yeux suivaient les courbes de la rampe qui fuyaient dans les étages. Depuis toutes ces années qu’il habitait là, il n’était jamais allé au-delà du rez-de-chaussée. Sans activer la minuterie, Il emprunta l’escalier.

Le premier palier l’étonna. Certes, il reconnaissait le bâtiment, son odeur, le tapis de couloir à motifs persans, la corniche à l’antique, la couleur des portes et le glacis des murs, mais ce territoire lui apparut étranger. Il ressentit une nervosité mêlée de crainte en entamant la montée vers les niveaux supérieurs, car si aucune loi n’interdit à un résident de se promener dans son propre immeuble au milieu de la nuit, il avait néanmoins l’impression de transgresser quelque chose. Les paliers se succédaient et une intuition lui laissait penser que ce qu’il faisait avait une logique qu’il comprendrait plus tard. Il atteignit le 6ème étage baigné de silence. Le grand escalier de pierre s’arrêtait là. Une porte entrebâillée donnait accès aux chambres de bonnes, quelques mètres plus haut. Il monta les étroites marches, le souffle raccourci par l’effet combiné de l’ascension, de l’excitation et de la nuit. Il fit une pause, adossé à la balustrade. Cet ultime palier dépourvu de tout décor avait la beauté des coulisses de théâtre et, contrairement au reste de la bâtisse usé de ravalements, lui était comme au premier jour avec ses murs de plâtre et ses boiseries. Des générations de servantes s’y étaient succédées, faisant résonner de leurs talons les parquets, des individus recherchés s’y étaient cachés, des couples s’y étaient aimés et maintenant des étudiants y préparaient leur avenir. Comme ailleurs, ce lieu avait vibré de rires, de drames, de solitude, et d’amour, mais plus qu’ailleurs, ces fragments de vies occupaient encore l’espace. La lumière bleue descendait de la lucarne, coulait le long du mur et tombait sur le sol en éclaboussant au passage l’échelle de service. Celle-ci permettait d’accéder au toit et le cadenas qui en interdisait l’emploi était ouvert. Il vit là un signe l’invitant à aller plus haut. Lentement, les deux éléments d’aluminium coulissèrent pour atteindre l’ouverture. Il sortit, prit l’échelle avec lui et referma la fenêtre. Ni vu ni connu. La précision et la rapidité de ses gestes l’étonnèrent. Il se redressa lentement et ressentit un grand calme intérieur.

C’est un rituel depuis maintenant plus de 7 ans : chaque semaine ou presque, le photographe Alain Cornu monte sur les toits de Paris avec sa chambre photographique 4×5 pour son projet « Sur Paris », une série de photos dévoilant les toits de la capitale. Réalisées à la tombée de la nuit avec les lumières de la ville, ces photos nous offrent une merveilleuse vision contemplative de la capitale, assez loin des clichés touristiques traditionnels.