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De si longues nuits – Laeïla Adjovi

De si longues nuits – Laeïla Adjovi

Comment photographier l’attente ? Mettre en image la séparation, le manque, le vide laissé par l’autre ? Dévoiler une des faces cachées de la migration, tout en respectant la pudeur de celles – et elles furent nombreuses – qui acceptent de parler mais refusent à tout prix de montrer leur visage ?

Tout d’abord, gagner la confiance. Expliquer, réexpliquer, toujours, encore. Dire et répéter à Cumba, Ndeye, Fanta ou Alimata pourquoi leur voix et leur image d’épouses d’émigrés importent. Et peu à peu les faire sortir de ce théâtre d’ombres où elles ont été privées du rôle principal.

Au début, toutes pensaient un jour rejoindre leur mari. Toutes ont cru que leur tour viendrait de traverser l’océan. Mais beaucoup ont dû se résoudre à la solitude. Mettre leurs rêves en sourdine, accepter de vivre la migration juste par procuration. De si longues nuits raconte l’histoire de femmes bloquées dans le no man’s land de l’attente. C’est une alliance que l’on a jamais quittée, un profil en contre-jour qui parle de nuits sans sommeil, des mains qui se tordent, des larmes parfois, des rires aussi, ou des récits qui sonnent comme des avis de recherche.

Mais photographier l’attente, ce n’est pas juste montrer des fantômes ou des victimes. Car ce qui frappe – et qui reste à l’esprit – ce ne sont pas les vies tronquées, les espoirs rassis, ou les rêves couverts de poussière. C’est plutôt la résilience. L’auto-dérision. La dignité de femmes qui ont l’humour comme armure.

1 – Ndeye Ba est la présidente de l’association des épouses d’émigrés de Louga, au Sénégal. L’association existe depuis 4 ans et regroupe une quarantaine de femmes. Son mari, chauffeur mécanicien, est parti pour l’Europe trouver un meilleur travail. C’était il y a plus de 15 ans.

2 – Louga est une ville sans cesse en chantier. La petite bourgade est surnommée « la capitale des Modou-Modou ». Ce terme désigne en langue wolof un Sénégalais qui a émigré à l’étranger pour des raisons économiques. Ici, les centaines de maisons en construction témoignent de l’argent envoyé par les émigrés, et de leur volonté de mettre à l’aise les leurs.

3 – A Louga, Ndeye Ba fut l’une des seules épouses d’émigrés à autoriser une photographie à visage découvert. Sans nouvelle de son homme depuis presque deux décennies, elle parait encore abasourdie par cette attente qu’elle refuse de transformer en deuil. Elle n’est ni divorcée, ni veuve. Elle n’a jamais pu se remarier. Elle montre un portrait de son mari, en Belgique la dernière fois qu’elle l’a eu au téléphone, il y a plus de 15 ans. Elle est toujours à sa recherche : »Si vous le voyez, dites-lui que ses enfants veulent voir leur père. »

4 – Khady ( pseudonyme), 38 ans, a été mariée à 21 ans. Son mari travaillait déjà en Italie depuis 4 ans lorsqu’il l’a épousée. Comme il avait les papiers et un bon travail là-bas, au début, il revenait tous les 6 mois. Au bout de 4 ans, il lui a construit une maison à Louga. Le couple a eu 3 fils. Et puis, les choses ont commencé à se gâter. Le mari de Khady s’est désintéressé d’elle et a pris une deuxième femme plus jeune. Elle a fini par obtenir le divorce en 2013, même si dans cette zone conservatrice, le divorce est souvent vécu comme une honte pour la famille.

5 – Ndeye Maguette se sent seule. « Les nuits durent longtemps, trop longtemps ». A 32 ans, elle est mariée depuis 10 ans à un homme qui travaille comme vendeur ambulant aux Etats-Unis. Au début, elle ne voulait pas l’épouser. Mais ses parents ont insisté. « Ils me disaient que cet homme m’apporterait du bonheur et qu’il pourrait subvenir aux besoins de nous tous. »

6 – Le mari de Ndeye Maguette revient quand il peut, tous les deux ou trois ans. Il lui téléphone et envoie de l’argent régulièrement. Le couple a eu deux filles qui vivent avec leur mère. Ndeye n’envisage même plus d’aller rejoindre son époux aux Etats-Unis « Non, il n y a rien pour moi là-bas ».

7 – Le mari de Ndeye Fatou (pseudonyme), 50 ans, était déja un modou-modou avant leur mariage. Ingénieur en bâtiment, il a beaucoup bougé, au Maroc, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, en Italie. Au début, il revenait très souvent, et envoyait beaucoup d’argent. Et puis au bout de quelques années, il s’est remarié. Ndeye Fatou a bataillé pour obtenir le divorce, qu’elle a finalement obtenu après presque 30 ans de mariage.

8 – A Abidjan, la bouillonnante capitale de Côte d’Ivoire, un séjour à Paris est souvent vu comme une escale obligatoire dans l’itinéraire de la réussite sociale. Dans l’argot ivoirien, l’Europe est désignée comme « Bengué » et ceux qui y vont sont les « benguistes ». De nombreuses chansons de Zouglou – musique populaire ivoirienne – décrivent la vie du benguiste quand il revient au pays.

9 – Danielle (pseudonyme), 34 ans, n’était pas vraiment pour que son mari aille vivre à l’étranger, Mariée à 18 ans à un médecin qui gagnait plutôt bien sa vie, elle s’est laissée convaincre quand il lui a expliqué qu’il aurait de meilleurs revenus en exerçant ailleurs, et que c’était « pour mettre les enfants de bonnes écoles ». Le couple a eu deux filles avant que Danielle ne découvre que son mari avait une double vie, et un enfant hors mariage. Elle a demandé le divorce, il a refusé, disant qu’ils allaient pouvoir tout régler. Mais elle semble avoir pris sa décision : »Aujourd’hui, je ne me sens même plus coupable de voir un autre homme ».

10 – Quand Fatou (pseudonyme) a rencontré son mari en 2007, ce fut le coup de foudre. Mais elle a toujours rêvé de partir en Europe, donc même s’ils s’aiment, elle l’encourage à partir. En 2012, il franchit le pas. Au début, il revient tous les 6 mois, mais faute de moyen, ça fait un an qu’il n a pas pu rentrer à Abidjan. Grâce au smartphone qu’il lui a offert, ils se parlent presque chaque jour. Elle a une formation dans le milieu medico-social et ils se sont promis de construire un avenir ensemble.

11 – Chaque jour, le fils de Fatou, qui a presque 3 ans, demande à sa mère quand son père va revenir. Il pose aussi la question dès qu’il voit passer un avion dans le ciel. Il n’a pas vu son père depuis un an.

12 – Au Burkina Faso, la petite ville de Béguédo est parfois appelée ‘Little Italy’. Au fil des années, des milliers d’hommes de l’ethnie Bissa, majoritaire dans cette région, ont migré en Italie. Le retour périodique des « Italiens » suscite l’engouement des jeunes filles. D’après Béatrice Bara, ancienne maire de Béguédo, »la moitié des femmes mariées ici ont leur maris à l’étranger ».

13 – A Béguédo, on distingue les anciens « Italiens » des nouveaux. Les anciens sont partis dans les années 80, et ont pu prospérer avant la crise économique. Le mari de Momimata Sambare fait partie de ceux-la. « C’est difficile pour nos belles filles parce que leur mari ne peuvent pas rentrer souvent, alors que de notre temps, chaque 6 mois il était là », raconte-t-elle. Les conditions d’entrée sur le territoire Italien et d’obtention d’une carte de résident se sont aussi considérablement durcies, rendant plus difficile les allers et venues.

14 – Alimata et Nématou Bara ont la vingtaine, et vivent « dans la même cour » : Elles sont mariées à deux frères partis en Italie en 2005, et habitent donc la même concession, chez leurs beaux-parents. Les maris reviennent tous les deux ou trois ans. Aucune ne s’attendait à vivre si chichement « Mais la vie est difficile en Europe, assure Alimata, il n’y pas de travail ». Sans parler de la solitude. Les deux jeunes femmes se serrent les coudes pour élever leurs deux enfants, et se taquinent sans cesse sur leur condition, qu’elles espèrent provisoire.

15 – Nematou est restée sans nouvelle de son mari parti en Italie pendant plus de 6 mois. Elle a continué à travailler au champs, faire son petit commerce et à élever à leur deux enfants. Et puis un jour sans prévenir, il est revenu. Nematou regrette d’avoir arrêté l’école trop tôt. « J’aurais pu être médecin ou fonctionnaire, mais maintenant c’est trop tard ». Après sa première grossesse, ses beaux-parents ont refusé qu’elle continue.

16 – Alimata, 26 ans, fait pousser arachides, gombo et oignons, tout en tenant un commerce de charbon. Mariée depuis 7 ans à un ‘Italien’ elle n’a pas passé plus de 6 mois avec lui sous le même toit depuis leur mariage. Il revient tous les 2 ou 3 ans, selon ses moyens. Ce n’est pas la vie qu’elle aurait voulu, mais « quand tu es une petite fille tu connais quoi ? Dès que tu vois un Italien, tout ton corps tremble, » rigole-t-elle. « Mais maintenant, je voudrais juste qu’il revienne. Peut-être qu’on peut travailler ensemble ici »

17 – Même humiliée par la présence imposée d’une co-épouse de 20 ans sa cadette, Awa ne perd pas son sens de l’humour. Elle qui avait suivi son mari au Gabon et prit le goût du voyage, a dû rentrer au village suite à une maladie. Quelque temps plus tard, l’époux a continué sa route vers l’Italie, avant d’annoncer qu’il se remariait. Awa a dû accepter. C’est pourtant une femme fière. Elle a le verbe haut et un rire sonore quand elle raconte comment à l’époque, elle avait renvoyé un mandat parce qu’elle estimait que le montant de l’argent expédié était ridicule.  » Une fois, il m’a envoyé 2 500 francs ! J’ai fouillé encore dans l’enveloppe, 2500 francs ! J’ai dit merci, félicitations, bon appétit, mais je préfère encore aller grouiller ( = travailler dur, se démener) et gagner ça moi-même ».

18 – A Béguédo, presque pas de routes goudronnées, pas de centre commercial, pas de cinéma, et un cybercafé tout récent. Par contre, près d’une demi douzaine d’établissement bancaires ou de transfert d’argent existent dans la ville. Selon le sociologue Mahamadou Zongo, « Ici, quelqu’un qui n’a pas migré est considéré comme quelqu’un qui n’a pas les yeux ouverts. »

19 – Malika (pseudonyme) 22 ans, mariée depuis 3 ans à un Italien, vend des bananes et des pagnes au marché de Béguédo. Elle a discrètement ouvert un compte en banque et y met de l’argent dès qu’elle en a l’occasion. « On ne peut pas tout dire, ni faire confiance a 100% ». Un proverbe Bissa résume bien son attitude. « Si tu dors sur la natte de quelqu’un, c’est comme si tu dors par terre. »