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Une sensation de nouveauté froide – Fernando Pessoa

Une sensation de nouveauté froide – Fernando Pessoa

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Tout décalage dans les horaires habituels cause à l’esprit une sensation de nouveauté froide, un plaisir légèrement dérangeant. Quand on a l’habitude de quitter son bureau à six heures et qu’on le quitte un beau jour à cinq heures, on connaît du même coup un congé mental, et quelque chose aussi qui ressemble à l’ennui de ne savoir que faire de soi.

Hier, ayant quelque chose à traiter assez loin, je suis parti du bureau à quatre heures, et à cinq j’en avais fini avec cette affaire éloignée. Je n’ai pas l’habitude de parcourir les rues à cette heure, et c’est pourquoi je me suis retrouvé dans une ville différente. Les tons lents de la lumière sur les façades habituelles étaient d’une stérile suavité et les passants de chaque jour me croisaient dans cette ville d’à côté, marins frais débarqués de l’escadre d’hier au soir.

A cette heure, le bureau était encore ouvert. J’y retournai, à la grande surprise —bien naturelle d’ailleurs — de mes collègues, dont j’avais déjà pris congé jusqu’au lendemain. Comment, de retour ? Eh oui, de retour. Là, je me retrouvais libre de sentir, seul au milieu de ces gens qui m’entouraient sans pour autant, à mes yeux, se trouver là, spirituellement parlant… D’une certaine façon, c’était mon foyer, c’est-à-dire l’endroit où l’on n’éprouve rien.