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Telle une sombre espérance – Fernando Pessoa

Telle une sombre espérance – Fernando Pessoa

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Telle une sombre espérance, on a senti planer quelque chose d’encore plus annonciateur ; la pluie elle-même a semblé prise de timidité ; une obscurité sourde s’est étendue muettement sur l’air ambiant. Et soudain, tel un hurlement, un jour formidable a volé en éclats. La clarté d’un enfer glacé avait visité le contenu de toute chose, rempli chaque cervelle, chaque recoin. Tout demeura frappé de stupeur. Un poids retomba ensuite de chaque chose, le coup étant passé. La pluie morne disait aussi la gaieté, de son bruit humble et dru. On sentait son propre cœur, sans le chercher, et penser donnait le vertige. Une vague religion se formait dans le bureau. Chacun se sentait différent de ce qu’il était, et le patron Vasques surgit à la porte de son bureau pour penser à dire quelque chose. Moreira sourit, le visage encore tout environné du jaune de sa peur subite. Et son sourire disait que, sûrement, le coup de tonnerre suivant arriverait d’un peu plus loin. Une carriole lancée à fond de train bouscula bien haut les bruits de la rue. Involontairement, le téléphone se mit à grelotter. Au lieu de retourner dans son bureau, le patron Vasques marcha vers l’appareil situé dans la grande salle. Il y eut un répit, un silence, et la pluie tombait comme en cauchemar. Le patron Vasques oublia le téléphone, qui avait cessé de sonner, le petit coursier remua faiblement, tout au fond de la salle, comme un objet importun.

Un grand sentiment de joie, fait de quiétude et de délivrance, déconcerta chacun d’entre nous. Nous nous sommes remis au travail, encore abasourdis, aimables, sociables, avec une exubérance spontanée. Sans que personne le lui ait demandé, le coursier vint ouvrir les fenêtres toutes grandes. Un odeur fraîche, indéfinissable, pénétra, avec l’air chargé d’eau, dans la grande pièce. La pluie, légère à présent, tombait avec humilité. Les bruits de la rue, quoique identiques, étaient maintenant différents. On entendait la voix des charretiers, et c’était la voix de gens bien réels. Très nettement, dans la rue d’à côté, le tintement des trams nouait un lien social avec nous. L’éclat de rire d’un enfant solitaire résonna comme le chant d’un canari dans l’atmosphère limpide. La pluie légère diminua encore.

Six heures du soir. Le bureau fermait. Le patron Vasques nous a dit, sur le seuil de sa porte entrouverte, « Vous pouvez partir », en prononçant ces mots comme une bénédiction commerciale. Je me suis levé aussitôt, j’ai fermé mon registre et je l’ai rangé. J’ai placé mon porte-plume, bien en évidence, dans la cavité prévue à cet effet dans l’encrier et, m’avançant vers Moreira, je lui ai lancé un « à demain » plein d’espoir, en lui serrant la main comme s’il m’avait rendu un signalé service.