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Soirs d’hiver – Jean-Joseph Rabearivelo

Soirs d’hiver – Jean-Joseph Rabearivelo

Je préfère encore les soirs
où je sens que ma voix se fait indécise
comme celle des enfants et des jeunes filles
et des femmes qui ne vivent plus que de souvenirs –
peur ou regret, angoisse ou recueillement ? –
Je préfère encore les soirs
où le soleil convoite les grappes de raisin
que la nuit cueille partout où il a déjà passé ;
je les préfère, moi,
aux matins que je ne puis voir,
mes fenêtres s’ouvrant sur le ponant,
et l’autre mur étant doublé par les ombres voisines
qui se bombent comme des loupes sur le garrot d’un taureau.

Et les soirs d’hiver où il bruine
sur les paysages d’Iarive
qui me rappellent Utrillo,
les longs soirs de bruine
où tout frissonne, jusqu’au bonheur de l’enfant
qui tète en paix comme veau en été,
et jusqu’à la tristesse qui fait ombre
dans les yeux de la vieille fille
qui regarde en vain autour d’elle.

Iarive, Iarive,
étendue sur l’herbe tendre des rizières
où le vent et la clarté se fuient et se retrouvent,
isolée sur les rochers comme des cactées,
accroupie comme un bœuf surpris par la nuit
ou élancée comme une pousse de bambou au bord de l’eau,
c’est toujours au seuil des soirs d’hiver
que tu es surtout toi-même.

Tu n’y es que songes et que mélancolie,
ô tombeau végétal
érigé comme une maison froide
qu’entourent des lianes
défaites par les quatre vents qui courent
à la poursuite de leurs sangliers
qui beuglent près de ma porte.